Une éthique de l’information en 2017 ?

Selon une étude de l’université de San Diego (How much information, 2009), la consommation d’information aux Etats-Unis a augmenté de 350% entre 1980 et 2008. Certains estiment ainsi que l’enjeu économique et politique du XXIème siècle, c’est le contrôle de l’information, domaine dans lequel les « GAFA » excellent. Je pense qu’il s’agit aussi d’un enjeu existentiel pour chacun de nous, petits citoyens.
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La photo ci-dessus est l’impression d’une partie de wikipedia par un artiste new-yorkais, Mandiberg. Elle témoigne peut-être que grâce à la marche de l’Histoire et aux progrès technologiques, le défi de l’accès à l’information, qu’elle soit médiatique, encyclopédique ou encore sociale, est relevé. Qui dit accès à l’information dit potentiellement consommation. La consommation d’information va de la lecture d’un article de journal à une discussion avec un ami en passant par le visionnage d’une vidéo youtube ou le « likage » d’une photo facebook. Il ne s’agit pas d’un simple divertissement. C’est par sa capacité de consommation et de traitement de l’information que se distingue peut être le plus l’esprit humain. Ainsi, notre manière de la consommer, de la produire et de la partager déterminent notre manière d’exister. L’in formation d’un environnement nous donne le pouvoir d’agir sur lui et les géants de l’économie et de la politique le savent mieux que nous…
Notre civilisation est grande. Nous sommes bel et bien sur les épaules d’un géant, et ce géant est une montagne d’informations. La poésie grecque ou japonaise ? Le shamanisme viking, le polythéisme égyptien, ou le jedisme new-age ? La physique newtonienne ou la fabrication d’un four solaire ? Tiens, une part de Bach et un verre du discours de Tirlamouche sur le chômage. Nous avons la chance de voyager dans le temps et l’espace en quelques clics.
L’abondance d’information est à voir comme un trésor et une responsabilité. Un premier danger est de s’y perdre, d’être noyé. De consommer sans savoir ni où l’on va ni d’où l’on vient. Un second danger est de boire toujours à la même source et d’ignorer que celle d’à côté détient le remède de mon mal.
Face au premier danger, je propose de revenir à l’exercice rituel, c’est à dire la pratique répétée d’actions simples mais définies et personnalisées, qui répondent à des besoins fondamentaux. Avec la répétition vient l’accoutumance, qu’il ne faut pas voir comme un appel à « passer à autre chose » mais comme le signe que bientôt, si je maintiens mon attention ouverte, mes sens vont s’aiguiser et je vais découvrir des phénomènes merveilleux et sensations inédites. Le rituel développe une sensibilité à un monde nouveau, l’information subtile du quotidien.
Là où la consommation sauvage de l’information nous désensibilise de sa valeur réelle et nous conduit à regarder une vidéo youtube comme on enfile une paire de chaussette, la consommation rituelle permet d’enfiler une paire de chaussette comme une regarde une vidéo youtube et de regarder la vidéo comme une victoire au loto. Exercer son attention par le rituel permet de retrouver goût à la vie. S’émerveiller devient facile et le bonheur ne nous quitte plus.

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(ci-dessus, visite du purple heaven palace du Wudang)
Face au second danger, je propose d’utiliser le patrimoine de l’humanité pour inspirer les rituels, bâtir une vie quotidienne plus complète, saine, flexible ou encore équilibrée. En définissant des activités rituelles inspirées des plus belles traditions humaines, nous diversifions nos ressources et outils existentiels pour mieux répondre à nos besoins fondamentaux et éviter les carences. S’il y a des similarités entre la spiritualité chrétienne et bouddhiste, il y a aussi des différences. Les traditions sont égales, mais chacune apporte des ressources et des outils que les autres n’ont pas.
Si la méditation chrétienne ne me parle pas, peut-être serai-je comblé par la méditation bouddhiste. Et si la prière bouddhiste me laisse perplexe, peut-être serai-je touché par la prière chrétienne. Et si je crois être comblé par la prière chrétienne, peut-être qu’une découverte de la prière bouddhiste inspira de surcroit la qualité de mon expérience. Au moyen-âge, tandis qu’en Europe les gens mourraient d’une infection de l’orteil, de savants médecins opéraient sous anesthésies au Moyen-Orient. Chaque culture détient donc ses ombres et ses lumières, et le voyageurs d’un jour savent à quel point il est bon d’éclairer notre quotidien des sagesses d’à côté. La diversité intègre le changement et la complétude dans l’exercice rituel, entretenant le divertissement et l’ouverture dans la répétition.
Le choix des rituels, c’est à dire du contenu de l’expérience implique de connaître clairement et holistiquement les besoins de notre structure et de ses mécanismes, car seule leur satisfaction garantie une expérience émotionnellement positive de l’information, et donc de l’existence. Cette connaissance évite d’oublier certains de nos besoins fondamentaux, si par exemple la tradition qu’on pratique sur une période donnée le fait.
Une synthèse personnelle du meilleur de l’information existante est nécessaire car chaque individu est unique dans ses besoins et une unique source d’information ne peut répondre de manière optimale à tous (on trouve ici l’importance d’explorer différentes traditions, de tester et d’associer). Elle correspond au comment utiliser, consommer l’information. Nous passons plus de 10 ans de notre vie à l’école, mais jamais on ne nous enseigne comment organiser nos connaissances pour optimiser l’expérience quotidienne. Le Savoir ne devrait pas avoir pour première fonction le gain d’argent, mais l’équilibre de l’être. Car un individu déséquilibré est une porte ouverte à la peur, la violence et tout ce qui s’en suit.
Je présente à titre d’exemple un condensé extrême de ma structure personnelle, mon « comment consommer l’information pour une expérience de vie optimale ». Selon moi, deux facteurs déterminent la richesse émotionnelle d’une l’expérience humaine :
  1. Satisfaction optimale, dans le choix de mes actions, des besoins d’équilibre (entre recharge et décharge d’information/énergie) de chaque structure de l’expérience (à savoir l’environnement, le corps, la raison, l’imagination et la mémoire). Plus une structure est en manque ou en excès d’information/énergie, plus elle est dans le besoin, et donc à satisfaire en priorité. Si l’action n’engage pas la structure qui en a besoin, ou pas correctement, il y a conflit d’intention et donc souffrance.
  2. Sensibilité particulière et continue de l’attention pour chaque structure de l’action (implique un entraînement rituel). L’attention étant limitée, sa répartition dans les structures est proportionnelle au degré d’importance de la structure pour l’action (il faut plus d’attention au corps quand on fait du taiji que quand on regarde un film), degré lui même déterminé par le premier facteur. Si l’action répond essentiellement à un besoin du corps, l’attention par exemple à l’imagination permet d’augmenter la motivation à agir en compensant le déséquilibre du corps. Si l’attention n’est pas focalisée sur la structure principale de l’action, il y a conflit d’attention et donc souffrance.
Chaque culture détient des trésors permettant de choisir et d’adapter nos rituels, pour répondre de manière optimum à nos besoins structurels et attentionnels. L’expérience de l’information doit être organisée selon ces besoins pour être à la fois riche et positive. C’est la clé d’une existence émerveillée à chaque instant. Ce qu’on pourrait appeler une éthique de l’information.
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(ci-dessus un levé de soleil sur les monts du Wudang)
Voici quelques émerveillements de la journée routinière du 4 mars, ici à Wudang (si vous souhaitez me faire part en commentaire des émerveillements de votre journée routinière, n’hésitez pas !) :
« Spikes (chien) fait le chien tête en bas (nom d’une posture de yoga très similaire à cet étirement canin), quelle beauté ».
Amplitude du mouvement, amplitude et relâchement, sensation…
Dawey est dingue, réalisateur amateur originaire de Mongolie, il a fait entre autre un film de 6 minutes sur un voyage dans son pays natal, tourné aux USA, avec des chevaux dans un près dont les attitudes illustrent l’histoire racontée par la voix off.
Harry a failli devenir aveugle d’une infection de l’iris. Heureusement il a trouvé « de la bonne cortisone belge en ville ». J’aurais préféré une bière.
Shifu notre maître dit : « Le mauvais entraînement c’est celui que j’ai fait à shaolin. Tu te casses la tête sur des briques, des bouteilles et des murs. Juste pour devenir assez résistant pour le spectacle. Ton corps devient de l’acier, mais le sang ne circule plus et tu es plus raide qu’un rocher. Tu habites un corps mort ».
Fascination pour cette poussière en lévitation dans un rayon de soleil.
Quelle différence entre l’engagement de l’attention dans le taiji, devant un film, dans un comptage de grains de riz, ou en jouant aux échecs ?
« Je viens de Berck sur mer, je suis kiné (souvenirs…). Non je suis arrivé de Nouvelle Zélande, que j’ai traversée en vélo avec mon fragin pendant 3 mois. Quand j’aurais des enfants, on refera le même voyage en mini bus !
Ghost dog le black samouraï et les boules glacées du Haïtien qui ne parle que français (cf. photo ci-dessous)
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Avant de partir en Asie, il ne m’était pas naturel de me réjouir de ces instants, j’étais dépendant à bien plus intense, je voulais bien plus fort. Et comme je voulais être écolo en même temps, ça n’allait pas très bien… Sans l’engagement d’une attention aiguisée et des exercices rituels complets, jamais ces flash d’existence ne m’auraient satisfait. Et faute de « mieux » pour ce samedi 4 mars 2017, j’aurais terminé ma journée dans l’indifférence, et non dans l’émerveillement. Or, je crois intimement que la richesse de la vie d’un homme se mesure à sa capacité d’émerveillement. Le petit prince… Ce voyage et cette recherche m’apprennent à m’émerveiller un peu plus, grâce à une maîtrise de mon rapport à l’information. Une capacité fondamentale pour qui aspire à un monde riche et durable, bref, un monde écologique. M’émerveiller et émerveiller (autant que possible) en transmettant ces valeurs, voilà un projet de vie qui a du sens !
Merci à vous pour ce voyage, merci pour cette recherche et bonne sélection d’information à vous !

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(ci-dessus un brouillon d’idées, la danse de l’information)

La croyance religieuse (commentaire)

Commentaire critique rapide d’une conférence de Paul Ricoeur conseillée par un proche : https://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/la_croyance_religieuse.1186
 » J’ai regardé la conférence. Je suis étonné des prises de position de Ricoeur en faveur de la religion chrétienne, mieux vaut je pense s’intéresser à lui pour ses travaux sur l’Histoire et la mémoire.
Il livre ici un point de vue très étroit, je trouve, sur le concept de religion. On retrouve une partition dépassée entre le bien et le mal, dépassée car nous savons que tout est bon ou mal relativement à un modèle et une mesure particulière.
Croire « en » ou croire « que » : il faudrait définir précisément la distinction. Quelle est la différence entre croire « en » l’existence de la bonté divine et croire « que » la bonté divine existe ? Selon moi, croire en quelque chose, c’est croire que quelque chose. Accepter une croyance implique nécessairement une prise de position arbitraire en faveur de quelque chose. Cela n’implique pas l’intolérance, mais ça empêche de remettre en question au moins une chose dans son développement personnel : la croyance. Et ce qui ne peut pas être remis en question par principe, c’est un dogme.
Ricoeur définit le rassemblement religieux comme non politique. Je ne pense pas que les musulmans voient les choses de la même manière. Cette idée est très subjective. Dire que l’institution ecclésiastique n’est pas politique, c’est nécessairement heurter l’étudiant de science politique que je suis.
Mais il y a plus problématique avec le religieux : les principes du message sont flous. Parler de Dieu, de bonté, d’homme, de délivrance, de Lumière, de bien, de vérité, de grâce… ne peut rien signifier en l’état. Il s’agit de concepts tautologiques qui peuvent servir n’importe quel but, n’importe quel projet.
Il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer les systèmes de pensée complexe, que j’ai évoqué dans cet article, notamment sous le terme de constructivisme. Tout est question de postulats initiaux et de modèles de réalisation. Tu peux aussi regarder mon article sur l’épistémologie et le tableau consacré à l’épistémologie complexe (Edgard Morin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89pist%C3%A9mologie
Les sagesses asiatiques, et non religions, ont le mérite de défendre depuis plus de 2500 ans une conception complexe de l’être humain et du monde. La science d’aujourd’hui « redécouvre ce que le bouddhisme nous a enseigné il y a 2500 ans » (Trinh Xuan Thuan).
Personnellement, je cherche à tisser un pont entre les repères rigides du judéo-christianisme et les lignes mouvantes des sagesses asiatiques. Par exemple, comment trouver le juste milieu entre l’être et le devenir ? Le pluralisme inclusif est une piste intéressante.
Voilà les quelques idées que je peux communiquer 🙂 C’était stimulant de visionner cette vidéo, merci ! « 
Ps : Je recommande aussi le visionnage du film En quête de Sens pour s’ouvrir à une spiritualité et une philosophie différentes de la tradition judéo-chrétienne. Bien sûr, je pense qu’on peut tirer du christianisme des idées identiques à celles du bouddhisme, cela s’observe lorsqu’on lit les écrits de moines mystiques. Dans ces domaines, les concepts sont flous et les liens faciles à tisser.
La conférence de Ricoeur ne reste pas moins intéressante et parmi les passages flous sur le plan sémantique, il y a des passages très intéressant (bouc émissaire de Girard…) !

Génération Z

Dans son ouvrage L’impuissance de la puissance, Bertrand Badie, spécialiste français des relations internationales, démontre que le modèle d’Etat-nation dans lequel les sociétés modernes évoluent peine à répondre aux enjeux du XXIème siècle, voyant son pouvoir se réduire à mesure que ses acteurs, collectifs et individuels, s’engagent dans la mondialisation galopante. Il est facile de juger l’évolution des sociétés modernes. Certains diront qu’il s’agit d’un miracle de civilisation, d’autres d’un suicide collectif ou d’autres encore, plus sages, d’un phénomène complexe comportant du bon comme du mauvais. Je souhaite peindre, dans ce premier article du blog Par-delà le connu, un tableau très général du monde dans lequel ma génération, appelée par certains « Z« , grandit. Dans un deuxième temps, je vais resserrer la focale, passant du général au particulier, pour parler de toi, moi, de l’acteur de demain. Nous verrons dans quelle mesure l’acteur individuel façonne ou est façonné par le cadre socio-culturel dans lequel il évolue.

  • Le Savoir est partout…

Selon une étude de l’université de San Diego en Californie (How much information, 2009), la consommation d’information aux Etats-Unis a augmenté de 350% entre 1980 et 2008. Les chercheurs parlent d’une forme d’addiction et dans cette course à la nouvelle, le savoir essentiel ne doit pas être confondu avec l’information superflue.

Qu’on soutienne ou qu’on critique ce mouvement, on oberve que jamais les hommes n’avaient accumulé et rendu disponible autant de connaissances sur le monde. L’encyclopédie en ligne Wikipédia compte par exemple plus de 17 millions d’articles en 270 langues différentes1. Cela représenterait plus de 7000 livres dont 2000 furent d’ailleurs imprimés dans le cadre du projet un peu fou de l’artiste Mandiberg.

Figure 1 – Exposition à New York des articles Wikipédia imprimés et reliés par l’artiste Mandiberg.

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On pourrait se demander ce que nous raconte tout ce savoir librement accessible avec une connexion internet ? Probablement rien de normatif, de simple ou de figé. Dans le monde de la connaissance, objectivité est souvent synonyme de diversité et de complexité. Avec la mondialisation, nous sommes plongés dans une immense diversité de cultures, d’histoires, de langues et de désirs. Il semble en fait que la nature des supports et sources de connaissance modernes, c’est d’être inexistante pour celui qui cherche une définition unique.

La philosophie a contribué depuis ses origines à l’émergence du relativisme et de la déconstruction des croyances universelles. Au cours du XXème siècle, dans la foulée des attrocitées commises pendant les deux guerre mondiales, de nombreux penseurs comprennent qu’il n’existe pas de valeurs, principes ou véritées qui n’aient pas été bafoués par la marche de l’Histoire. Nietzsche nous dit ainsi dans La Volonté de puissance « Il n’y a pas de fait, il n’y a que des interprétations ». Cette célèbre formule condamne d’une certaine manière les idéologies totalisantes et consacre le libéralisme politique et économique des Lumières qui se fonde précisément sur l’idée que chacun, lié par un contrat social, doit vivre libre des interprétations arbitraires du pouvoir, reléguant les croyances à la sphère privée pour instituer « l’espace public » dans lequel seule la raison (scientifique, juridique) impose sa loi. C’est le passage d’un système normatif, où le pouvoir jouissait d’une légitimité principalement traditionnelle (monarchie, transmission héréditaire), à un système mécaniste, où l’autorité est devenue rationnelle légale (bureaucratie, justice, constitution démocratique), pour reprendre les concepts de Max Weber. Autrement dit, on définit les règles de la vie sociale et non plus sa finalité, relative à chaque individu.

  • … Pour le meilleur et pour le pire

Cette victoire du libéralisme est cependant à nuancer. Notre système économique par exemple, fondé sur la poursuite d’intérêts personnels dans le processus d’accumulation de richesses, est-il libre de toute interprétation relative des besoins de l’homme ? Notre espèce a plus de 200 000 ans. Pendant des milliers de millénaires, nos ancêtres furent nomades avant de se sédentariser il y a 8000 ans environ, marquant le passage du paléolithique au néolithique. Si cette transition nous rapproche des modèles de sociétés actuelles, elle ne les explique pas pour autant. Effectivement, la loi d’airain du système contemporain – une quête infinie de croissance matérielle – a, comme le montre le figure 2, moins de trois siècles. Qu’elle est donc sa légitimité ?

Figure 2 – Croissance économique et démographique entre le premier et le deuxième millénaire de notre ère.

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C’est le penseur britannique Adam Smith qui, faisant la synthèse d’un certain nombre d’idées philosophiques, théorise dans la Richesse des Nations (1776) le libéralisme économique et politique à l’origine de cette croissance2. Ca serait mal connaître la pensée de cet auteur que de la réduire à une théorie capitaliste égoïste et aveuglée par le désir de richesse. Ainsi, dans sa Théories des sentiments moraux (1759), Smith évoque clairement l’importance pour l’individu de cultiver sa « sympathie », autrement dit d’agir dans l’intérêt commun pour être aimé des siens. Cependant, il ne s’agit là que d’une route possible pour « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain » qui sont selon Smith  « les grands objets de l’ambition et de l’émulation »Si l’on admet qu’il s’agit là d’une juste conception des motivations humaines à agir, alors, selon Smith :

« Deux routes différentes nous sont présentées, qui mènent également à cet objet tant désiré : l’une par l’étude de la sagesse et la pratique de la vertu, l’autre par l’acquisition de la richesse et de la grandeur ».

Ainsi, la sympathique étude de la sagesse est en concurrence avec le désir de richese et de grandeur. En faisant de la quête d’enrichissement individuel le fondement de sa théorie économique, Adam Smith semble avoir choisi la deuxième route et le monde a suivi, pour le meilleur et pour le pire.

La chute de l’URSS en 1991 laisse l’idéologie libérale puis néolibérale s’étendre dans le monde entier. Depuis 1820, les revenus ont été multiplié par 20 en Europe. Cependant, comme en témoigne Thomas Piketty, les inégalités économiques ne cessent d’augmenter, amenant l’ONG Oxfam à constater qu’en 2016, le patrimoine cumulé des 1% les plus riches dépassera celui des 99% restants3. Parallèlement, ceux qui profitent le plus de l’économie de marché menacent les équilibres écologiques par une consommation sans cesse croissante de ressources naturelles limitées. La décennie 2010-2020 est ainsi appelée par certains4 la « decade zero », autrement dit le dernier intervalle pendant lequel il est encore possible d’agir pour éviter des bouleversements climatiques irréversibles.

Face à ces enjeux, il ne semble pas absurde d’interroger le bien fondé du système économique et politique dont nous avons hérité. Dans quelle mesure serons-nous en mesure de garantir la paix internationale si le système économique mondialisé vient à s’écrouler ? Si les monnaies se dévaluent ? Si les centres commerciaux se vident ? S’il n’y a plus d’essence pour faire tourner les moteurs ? Sommes-nous à l’abri d’un tel scénario ? Quoi faire individuellement face à de tels phénomènes ? Collectivement ? Voici les questions angoissantes qui se bousculent dans ma tête avant que n’arrive la plus importante : suis-je en mesure d’y répondre ?

  • Il n’obéit qu’à moi

A un niveau aussi général, rien ne peut-être affirmé avec certitude. Rien, ou presque. Il y a effectivement une chose incontestable : à l’origine de toute action humaine – acte de consommation, production artistique ou industrielle, décision politique ou d’investissement – il y a un individu avec deux bras, deux jambes, une tête et, pour les spiritualistes, une « âme ». Comprendre comment les individus font leurs choix, selon quels facteurs (internes, externes) et dans quels objectifs permettrait, par extension, de mieux comprendre le système social dans lequel ils s’insèrent. Pourquoi un consommateur achète finalement le pull à 30€, de mauvaise qualité et fabriqué au Bangladesh dans des conditions inhumaines plutôt que celui à 80€, fabriqué en Italie par un couturier respectueux des matières et des travailleurs ? Pourquoi aime-t-on regarder Game of Thrones plutôt que l’élection des Miss France ou un film de Tarkovski ? Quels sont les déterminants des décisions et engagements politiques, de la soumission de certains individus face à d’autres ?

Afin de mieux comprendre ces phénomènes, les sciences cognitives et la psychologie multiplient les expériences. Certaines sont devenues célèbres comme le chien de Pavlov (1890), emblème du behaviorisme américain. Plus récemment, le jeu du dictateur (1994) a éclairé les chercheurs sur la propension des individus à faire preuve de générosité. Une autre étude a fortement marqué la culture populaire, il s’agit de l’expérience de Milgram, réalisée entre  1960 et 1963. La figure 3 résume son protocole et ses effrayants résultats.

3Figure 3 – L’expérimentateur (E) amène le sujet (S) à infliger des chocs électriques à un autre participant, l’apprenant (A), qui est en fait un acteur. La majorité des participants continuent à infliger les prétendus chocs jusqu’au maximum prévu (450 V) en dépit des plaintes de l’acteur.

Une amie m’a un jour confié, alors que je lui parlais de mon intérêt pour ces approches scientifiques du fonctionnement humain, qu’elle ne tenait pas à en savoir plus sur ce sujet par peur de perdre sa liberté d’agir et de penser en découvrant les mécanismes causaux qui sont à l’origine de ses choix… Ce type de réaction n’est pas nouveau si l’on se remémore par exemple l’opposition historique entre Galilée et l’Eglise au sujet de l’héliocentrisme (XVIème siècle). Ces théories dérangent notamment parce qu’elles ramènent à quelque chose de purement rationnel des décisions fortement liées à l’émotionnel. Or les émotions sont, en toute logique, difficiles à décrire rationnellement. Il est facile de dire « je me sens joyeux », mais moins de mesurer scientifiquement ce sentiment de joie. Beaucoup critiquent ainsi le réductionnisme des expériences de laboratoire et d’une manière plus générale l’hégémonie de la science dans notre société. Le désenchantement que provoque pour beaucoup les découvertes scientifiques n’est pas facile à accepter. Lorsqu’il produit un refus d’apprendre et d’explorer, il est dommagable mais quand il produit une opposition, ce désenchantement devient très utile au progrès de la connaissance car il oblige les chercheurs à approfondir leurs théories. Bien souvent, et Descartes l’a dit il y a longtemps, c’est le scepticisme face à la connaissance qui permet à cette dernière de progresser et puisque nous sommes dans une logique de progrès perpétuel, aucune connaissance ne peut être parfaite ou absolue.

Quoi qu’il en soit, la science n’est qu’un discours sur le monde et comme tout discours, elle s’exprime dans un langage (mathématiques, verbale…) particulier5. La question essentielle à se poser est : Le langage utilisé par la science, issu de l’esprit humain, est-il suffisament universel pour décrire la réalité pure ou bien détermine-t-il, par sa structure limitée, notre connaissance du monde ? Comment savoir par exemple si les nombres décrivent objectivement le « tout » ou s’ils le réduisent et le déforment pour qu’il rentre en équation ? Ces réflexions se rattachent à la philosophie de la connaissance ou l’épistémologie. Dès lors qu’on comprend que toute forme de communication, tout discours, procède d’une médiation fondée sur un langage, un support de transmission, un émetteur et un récepteur, on peut étudier la nature de cette communication, constater ses forces mais aussi ses limites. Le choix d’Adam Smith de faire du désir de richesse et de grandeur la caractéristique principale de l’être humain moderne, tout comme celui de Hobbes de qualifier les individus de violents par nature, sont seulement et jsuqu’à preuve du contraire, des choix fondés sur une argumentation dont les fondements empiriques peuvent être contestés ! D’ailleurs, il le furent.

La question du langage sera le sujet d’un prochain article. Pour le moment, les problématiques sociales, économiques, politiques et écologiques que j’ai abordé très rapidement dans la première partie de cet article m’ont permis de dériver peu à peu vers une approche plus individuelle. Finalement, lorsqu’on essaye de comprendre la marche de l’Histoire et des sociétés, on constate que chaque acteur obéit à des mécanismes déterminés par son expérience, sa culture et son évolution biologique… Ainsi, la société est en nous autant que nous sommes dans la société. Tout changement est donc d’abord individuel mais cela ne signifie pas qu’il est librement initié. Pourtant, l’individu semble accorder une grande importance à son libre arbitre et son autonomie. Au XXIème siècle, se distinguer pour affirmer son indépendance n’a jamais été autant valorisé. Mais si ces valeurs permettent une plus grande tolérance de la diversité, elles ont tendance à « enfermer l’individu tout entier dans la solitude de son propre cœur » (Tocqueville) et donc à menacer le bon déroulement de la vie sociale entre les groupes.

Devant cette impasse entre besoin d’unité d’une part et besoin de diversité d’autre part, je compte étudier les interactions du corps et des émotions avec la pensée de manière à identifier, par-delà les expériences et les cultures, des caractères substantiellement communs à tous les individus. Substantiellement signifie que ces caractères peuvent diverger dans leur forme. Mon hypothèse est donc que nous procédons tous d’une même essence, mais que ses manifestations sont multiples. Concrètement, l’autre chercherait donc la même chose que moi mais n’emploirait simplement pas la même méthode. L’enjeu serait de trouver un outil capable d’unir les individus autour de projets communs tout en préservant leurs identitées. Le langage du corps me semble être une bonne piste de départ. Nous allons découvrir, grâce aux sagesses asiatiques, comment l’écouter, le comprendre et l’interpréter.

« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change » Henri Laborit.

  1. http://www.neoweb.fr/mag/rework/showcases/wikipedia-10-chiffres-cles-pour-son-10eme-anniversaire
  2. http://www.laviedesidees.fr/Aux-sources-de-la-main-invisible.html
  3. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150119.OBS0214/les-chiffres-vertigineux-qui-prouvent-que-les-inegalites-se-creusent.html
  4. http://www.theguardian.com/environment/2015/mar/08/how-will-everything-change-under-climate-change
  5. Drive : Critique de l’autorité scientifique et Introduction à l’épistémologie