Hatha Yoga et Taï-Chi-Chuan, l’engagement de l’attention dans l’exercice de deux rituels asiatiques

Introduction

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Il est question dans ce travail de pensées et de pratiques asiatiques. Plus précisément, je propose d’étudier l’engagement de l’attention dans l’exercice rituel du Hatha Yoga, tel que décrit par la pensée classique indienne, et du Taï-Chi-Chuan, tel que présenté par la pensée classique chinoise. L’enjeu est, en s’appuyant sur ces pratiques et théories particulières, d’approfondir la définition philosophique de l’attention et de distinguer ses différents états lorsqu’elle est engagée dans une action rituelle.
Ma définition de l’attention (du latin attentio, tension de l’esprit vers quelque chose) est empruntée à Locke, qui écrit dans son Essai sur l’entendement humain : « Les idées qui, présentent dans l’esprit (puisque, comme je l’ai souligné par ailleurs, tant que nous sommes éveillés, il y a toujours un train d’idées se succédant les unes aux autres dans nos esprits), sont remarquées par lui et ainsi inscrites dans la mémoire, cela est l’attention »[1]. En reformulant, je dirais que l’attention est la capacité à prendre conscience des phénomènes de l’expérience. Dans le même passage, Locke définit aussi l’intention (du latin intentio, action de diriger vers) comme l’acte volitionnel (action d’un sujet) de focalisation de l’attention. Je distingue dans cette étude l’attention intrinsèque, qui se focalise sur un objet unique et mesure son évolution dans un environnement en mouvement, et l’attention extrinsèque, qui se focalise successivement sur plusieurs objets et mesure leur évolution relative dans un environnement stable. De plus, selon sa forme et sa source d’engagement, l’attention définie un champ attentionnel particulier. La concentration est toujours une concentration de l’attention. Elle permet de préserver la structure du champ en rejetant des sources d’attention étrangères.
Parce que l’attention et la concentration sont des capacités physiques autant que des concepts théoriques, elles sont susceptibles d’être transformées (pour le meilleur ou pour le pire) par l’action. Ainsi, pour enrichir notre connaissance du concept d’attention, je propose de théoriser l’évolution physique de la capacité d’attention lorsqu’elle est engagée dans un exercice rituel, où rite (du latin ritus, cérémonial et du sanskrit rta, action ordonnée et juste). Un rite peut se définir comme une action codifiée et répétée, source d’une transformation interne et externe au sujet pratiquant. Il est, parmi d’autres caractéristiques, une performance (littéralement « former par l’action »)[2]. Je précise que le mot rituel, quand il est employé seul, désigne la codification par écrit d’un rite. Enfin, par transformation interne au sujet, j’entends la modification de sa structure physique et mentale induite par l’exercice rituel.
Le concept de rite est central en anthropologie, bien qu’il soit également important en sociologie, ethnologie ou encore en psychologie. Malgré leur valeur fondatrice, les études fonctionnalistes (Turner, Durkheim) du rite se concentrent essentiellement sur les transformations externes induites par l’exercice et sa fonction psycho-sociale. Or, s’appuyant sur les théories structuralistes (Levi-Strauss) de la deuxième moitié du XXème siècle, des travaux récents soulignent que conformément à son lien avec un rituel (la loi qui dicte l’exercice), le rite doit, avant de devenir une manifestation externe (outward sign), acquérir chez le sujet pratiquant une signification interne (inward meaning). L’anthropologue américain Talal Asad explique ainsi, à partir de l’exemple des vies monastiques, qu’une performance rituelle « implique non seulement des symboles à interpréter, mais aussi des habilités à acquérir relativement à des règles […] : cela présuppose non seulement une signification symbolique, mais aussi des aptitudes physiques et linguistiques »[3]. Catherine Bell précise qu’une « discipline corporelle » est essentielle à l’acquisition de ces capacités, réaffirmant ainsi le lien entre conditionnement physique et psychique[4] (ici envisagé de manière positive, contrairement à la théorie foucaldienne).
Dans la mesure où un rite semble capable de provoquer des changements internes au sujet, en modifiant ses capacités, nous pouvons supposer qu’un exercice rituel induise des transformations de notre attention et par là en améliore notre compréhension. Pour vérifier et approfondir cette idée, je propose d’étudier comment l’exercice de deux rituels asiatiques, la pratique des asanas (postures favorables) du Hatha-Yoga et des taolus (séries de mouvements justes) du Taï-Chi-Chuan, transforme l’engagement de l’attention dans l’action. Il s’agit là de deux disciplines du corps et de l’esprit, dont la performance, qui s’intègre à un système de représentations aussi complexe que traditionnel, doit permettre une transformation de l’être dans l’action.
L’exercice rituel induit un changement dans la continuité, car l’action conserve les mêmes caractéristiques substantielles. Je formule ainsi l’hypothèse que les répétitions rituelles permettent d’accroître la sensibilité de l’attention à un champ particulier et donc de développer la connaissance qualitative des objets de ce champ. A travers l’étude du Hatha-Yoga, j’envisagerai d’abord la définition d’une attention extrinsèque. Puis, en soulignant les limites de cette dernières, je proposerai par l’étude du Taï-Chi-Chuan la définition d’une attention intrinsèque. Le lien entre la théorie et la pratique, que l’on peut traduire par celui entre le rituel et son exercice, sera par ailleurs au centre de nos questionnements.
Parce que les sagesses asiatiques font du changement intérieur la source d’un progrès vers la Vérité, elles ont très précocement développée une compréhension approfondie du corps et de l’esprit humains. Cela justifie mon choix de rituels orientaux pour étudier le concept d’attention. Et malgré les finalités sotériologiques non conceptuelles de ces disciplines, elles s’appuient sur des connaissances précises, à la fois empiriques et philosophiques. Ainsi, comme l’explique l’orientaliste François Chenet, bien que la valeur de la pensée asiatique ne fut que récemment reconnue par notre tradition, « plus personne ne peut sérieusement soutenir de nos jours qu’il n’existe pas de philosophie indienne ou chinoise »[5].
Sur le plan méthodologique, je fonde mes réflexions sur quelques textes classiques asiatiques, qui approchent le concept d’attention dans les disciplines rituelles étudiées. Ces textes étant abondamment commentés, je me permets d’éclairer certains passages à l’aide de travaux de philosophes orientalistes modernes, et de la philosophie occidentale en général. Je précise cependant que mon approche du Hatha Yoga et du Taï-Chi-Chuan rend compte d’une infime partie de l’héritage laissé par les penseurs de la civilisation asiatique. Ces pratiques appartiennent à des traditions aussi riches que complexes et ne connaissant ni le sanskrit, ni le mandarin, je n’ai pas l’intention de proposer un travail d’exégèse approfondie. Encore une fois, il s’agit simplement d’étudier comment ces sources inspirent une meilleure compréhension philosophique du concept spécifique d’attention engagée dans un exercice rituel.
Je précise enfin que la rédaction de mon mémoire est simultanée à un voyage que j’effectue en Inde et en Chine, me donnant la chance d’inspirer mes réflexions conceptuelles de l’exercice pratique des rituels étudiés. Cela me semblait essentiel pour saisir toute la richesse des traditions asiatiques. Concernant les enjeux de ce projet, s’il a pour objectif central l’enrichissement de la connaissance philosophique du concept d’attention, son étude de l’exercice rituel est susceptible de nous éclairer sur le processus de développement de l’attention elle-même. Il s’agirait là d’un bénéfice certain pour l’émancipation individuelle, car selon Helvétius, « comme c’est l’attention plus ou moins grande qui grave plus ou moins profondément les objets dans la mémoire, qui en fait apercevoir mieux ou moins bien les rapports, qui forme la plupart de nos jugements vrais ou faux, et que c’est enfin à cette attention que nous devons presque toutes nos idées ; il est, dira-t-on, évident que c’est de l’inégale capacité d’attention des hommes que dépend la force inégale de leur esprit »[6].
  1. Hatha Yoga, engagement de l’attention dans la posture favorable

 
  • L’ouverture du champ d’attention
Comprendre pourquoi et comment le yoga permet d’approfondir la connaissance du corps par le développement d’une attention analytique à la fois pratique et théorique
– Définition du yoga et de sa sotériologie dans l’hindouisme classique
– L’attention du corps théorique (causalité descendante) et pratique (causalité ascendante)
– Du tout à la partie, les rituels analytiques
  • L’effort, élan de l’attention
Mesurer l’importance du sentiment de l’effort dans le développement de l’attention intensive du corps, et son effet sur la nature du rituel
– L’attention et la perception de l’effort, un guide vers la connaissance
– Rôle de la volonté et débat sotériologique, l’effort entre attention ou inattention du corps
– La dimension sacrificielle du rituel, agir par devoir
  • Les limites de l’engagement
Présenter les limites de l’attention analytique en définissant sa nature extrinsèque et définir les causes de cette limite.
– Sélectivité de l’attention et incomplétude de l’exercice : l’attention extrinsèque
– L’attention et le problème de l’absorption
– La performance rituelle yogic, nature de la transformation par les asanas
Conclusion
Le Yoga, un système rituel : nécessité mais insuffisance des asanas. Limite du système yogic en général.
 
  1. Taï-Chi-Chuan, engagement de l’attention dans le juste geste

 

  • Attention et unité de l’engagement
– La sotériologie taoïste, similitudes et originalités par rapport à l’hindouisme.
– Accorder la fin et les moyens : le Qi, objet d’attention unificateur
– De la partie au tout, les rituels unificateurs
  • Attention et continuité dans le changement
– Le transfère d’énergie, maintenir l’unité dans la diversité
– Unité et uniformité, les dangers du réductionnisme et de la pensée magique
– Le rituel nécessite-t-il une croyance ?
 
  • L’exercice rituel et l’engagement intrinsèque de l’attention
– Développement de l’attention intrinsèque
– Répétition rituelle et immersion de l’attention : vers le wu-wei, effort sans effort
– Le système rituel et ses discours
 

Conclusion

Retour sur la compréhension occidentale classique du concept d’attention et mise en perspective avec les théories issues des sagesses asiatiques. Insister sur l’importance d’une définition relative de l’attention, qui change de forme selon qu’elle soit exercée ou pas à travers un rite, et selon la nature même du rite.

Bibliographie

Livres
Patanjali, Yoga-sutras, 1991, Albin Michel, 217 p.
Frey Stephen, Hatha Yoga pradipika, 1974, Fayard, 322 p.
Hulin Michel, La bhagavad-Gita, 2010, Points, 284 p.
Chenet François, La philosophie indienne, Armand Colin, Paris, 1998, 95 p.
Ivanhoe and Norden, Readings in classical Chinese philosophy, 2013, Hackett, 415 p.
Aristote (trad. Jules Tricot), Éthique à Nicomaque, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1990 (1re éd. 1959), 578 p.
Locke John, An Essay concerning Human Understanding, Rivington and Partners, London, 1823
Leibniz Wilhelm, La Monadologie, édition française de 1840
Merleau-Ponty Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris: Gallimard, 1945, 1976.
Bergson Henri, La Pensée et le Mouvant, PUF, 1938.
Gnassounou Bruno (dir.), Textes clés de philosophie de l’action, Paris, Vrin, 2007.
James William, The Principles of Psychology, New York: Henry Holt and Company, 1890.
Turner Victor, The Ritual Process: Structure and Anti-Structure, Cornell University Press, 1969, 213 p.
Bell Catherine, Ritual: Perspectives and Dimensions, New York, Oxford University Press, 1997
Grimes Ronald L, Beginnings in Rituals Studies, Createspace Independent Publishing Platform, 2010, 286 p.
Julien François, De l’être au vivre, Lexique euro-chinois de la pensée, Gallimard, 2015, 320 p.
Laborit Henri, La Nouvelle Grille, Folio, 1974
Hofstadter et Sander, L’analogie, cœur de la pensée, Odile Jacob, 2013
Stiegler Bernard, Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, 2008
Articles scientifiques
Chatterjee Amita, Naturalism in Classical Indian Philosophy, The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2014
Mole Christopher, Attention, The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2013
Levi-Strauss Claude, L’efficacité symbolique, Revue de l’histoire des religions, 1949
Gilbert Daniel, A Wandering Mind Is an Unhappy Mind, Science, 2010
Autre
(MOOC) Slingerland Edward, Chinese Thought : Ancient Wisdom Meets Modern Science, EDX, 2015
[1] Locke John, An Essay concerning Human Understanding, Chapitre 19, Rivington and Partners, London, 1823
[2] Bell Catherine, Ritual: Perspectives and Dimensions, pp. 138–169, New York, Oxford University Press, 1997
[3] Talal Asad, Toward a genealogy of the concept of ritual, pp. 58–60, Johns Hopkins Univers Press, 1993
[4] Bell Catherine, op. cit., pp. 152–53
[5] « De Hegel à Husserl et à Heidegger s’est dogmatiquement imposée la thèse selon laquelle la philosophie était une voie intellectuelle typiquement occidentale […]. Il n’y aurait point en Inde de philosophie digne de ce nom, mais seulement ou simplement des religions, des spiritualités, des sagesses, des mythologies ou des systèmes de rites. Or, les progrès considérables accomplis depuis deux siècles dans notre connaissance des aires culturelles de l’Asie et des philosophies extra-européennes ruinent ce mythe en forme de dogme : plus personne ne peut sérieusement soutenir de nos jours qu’il n’existe pas de philosophie indienne ou chinoise » http://facdephilo.univ-lyon3.fr/actualites/agenda/philosophie-indienne-et-philosophie-occidentale-bilan-comparatif-595706.kjsp
[6] Helvétius Claude-Adrien, De l’inégale capacité d’attention, Œuvres complètes, tome 3, p. 207, Didot, 1795
[7] Chenet François, La philosophie indienne, pp. 74-75, Armand Colin, Paris, 1998, 95 p.