Synthèse n°2, Octobre

Je vous propose ici un résumé de mon parcours, théorique et pratique. Ainsi, vous n’êtes pas contraints d’entrer dans les méandres de mon journal de voyage. Je divise cette synthèse en deux parties. D’abord mon voyage, en pratique. Ensuite ma recherche, en théorie. J’ajoute également une annexe, pour ceux qui souhaiteraient des informations supplémentaires.

  1. Le voyage

A la fin de ma première synthèse, je vous informe que je quitte Tushita, le centre de méditation bouddhiste où j’ai effectué une formation d’introduction à la sagesse de Buddha, situé au dessus de la ville de Mclod Ganj. Ma prochaine destination était le Bihar, un état situé au nord est, très pauvre. Là bas se trouve la célèbre université de Yoga Satyananda, la Bihar School of Yoga. Je devais y rester 4 mois pour une formation. Cependant, il s’est avéré que l’école place, et je comprends parfaitement l’intérêt de cette démarche, le karma yoga, autrement dit le travail pour la communauté de l’ashram, au cœur de son enseignement. Ainsi, j’allais passer 4 mois à nettoyer des toilettes et à balayer des feuilles 6 heures par jour. Les cours de yoga ne constituent que 2 heures de l’emploi du temps quotidien. Ce cadre ne correspond pas aux besoins de ma recherche, car il ne me laisse aucun moment d’étude, ni même la possibilité d’utiliser mon ordinateur, interdit dans l’ashram. Je ne sais pas s’il est utile de mentionner que cette formation est tout sauf gratuite, et que je ne voyais pas payer pour 6 heures de service par jour.
Après mûres réflexions, j’ai décidé de ne pas suivre la formation et l’école ne pouvait me garder comme simple visiteur. J’ai tenté d’appuyer ma demande de rester quelques temps en visiteur, car je mesure l’importance du service dans la culture asiatique, la soumission de l’ego, mais la décision était irrévocable. Je suis donc parti début octobre, pour m’installer dans la ville où se trouve l’école, Munger. J’ai vécu là deux semaines, qui furent magnifiques, aussi enrichissantes que ma formation de bouddhisme. D’abord par le contact que j’avais avec l’Inde de la pauvreté mais de la richesse humaine et ensuite par l’épreuve que ces deux semaines de solitude sur une planète étrangère représentaient. Mes journées furent dédiées à ma recherche qui a bien avancée. Je me rends compte que le temps nécessaire pour formaliser théoriquement mes expériences pratiques est infiniment plus long que la pratique elle-même, des pauses dans mon voyage sont donc bienvenues pour laisser s’imprégner l’expérience. Sans cela, je déborderais vite de concepts et de rituels, sans être capable d’en tirer quoique ce soit.
Depuis vendredi, je suis à New Delhi. Mon voyage en train de nuit (20h) fut une belle expérience ! Très bon moyen de locomotion, service bien meilleur qu’en France. J’ai une amie à Delhi, Deeksha, qui me fait un peu visiter la ville et découvrir, parce que c’est aussi ça, être objectif dans une recherche, la face mondialisée de l’Inde et les contradictions qui s’y reflètent. Le connaught place au centre de la ville est une île d’occidentalisation en plein essor. A la fois beau et effrayant. La semaine prochaine, je pars pour Rishikesh, le temple du yoga, où je trouverai une formation en bonne et due forme, pendant un mois, afin d’acquérir une connaissance du yoga et de la philosophie indienne.
En attendant, j’admire à New Delhi les préparatifs du grand festival Diwali qui approche. Lisez mon journal et regardez mes photos pour en savoir plus (et s’il vous plait, ne jugez pas trop sévèrement mes délires personnels… je fais le choix de la transparence en me disant que mentir aux autres, ça n’est autre que se mentir à soi même !)

 

  1. La recherche

Comme je le disais, mes deux semaines de retraite à Munger furent productives. Cependant, cela fait à peine deux mois que je suis parti et mes « travaux » sont donc très primitifs pour le moment. Sur la forme comme sur le fond. Sans originalité, je tente de répondre, par une hypothèse et à une problématique que j’ai définies au fur et à mesure des impasses et des ouvertures que je rencontrais. Vous constaterez que les axes ne sont plus du tout les mêmes quand dans la première synthèse, qui était elle-même différente de mon projet initial. Loin d’hésiter en permanence, et de passer du coq à l’âne, je ne fais qu’approfondir les mêmes idées, fidèlement à mon désir initial de définir un problème fondamental. La version actuelle de ma problématique ne rejette pas les orientations précédentes, mais les intègre de manière plus précise, plus rigoureuse.
Le corps de la recherche est riche pour le moment d’une analyse critique du bouddhisme et d’une tentative de réponse aux problèmes soulevés. Concrètement je prends appui dans chaque partie de ma recherche sur un rituel en particulier, que je pratique et dont j’analyse la théorie au regard de mon expérience. Pour le moment, j’ai bien développé ma présentation de la méditation, en la divisant en trois formes : samatha, vipashyana et projective. J’ai également l’enchaînement avec les rituels issus du yoga et de la tradition indienne pure. J’ai quelques idées sur l’orientation de mon étude en Chine puis au Japon. Pour résumer, je m’intéresse dans le bouddhisme aux outils de connaissance de la nature de notre esprit et donc de notre environnement, ainsi qu’aux moyens de mieux nous y accorder. Le yoga me permet de passer de l’action mentale à l’action physique et de tester (critiquer et ajuster) les conclusions issues du bouddhisme. Le Tai-Chaï en Chine sera une tentative d’harmonisation de mes connaissances du corps et de l’esprit développée dans les rituels précédents. Enfin, le kendo au Japon me permettra de tester les conclusions précédentes par une confrontation de mon être avec son environnement naturel et social. Comment agir pour les autres ? Place du devoir, de la responsabilité… Chaque partie est présentée en lien avec ma problématique, dont j’ai placé l’introduction en annexe.
Lorsque je regarde l’état actuel de ma recherche, je suis forcé d’admettre qu’il ne s’agit pas d’une étude académique, au sens de celles que les chercheurs qualifiés produisent. Le fait est que je ne suis pas encore un chercheur qualifié et que le format même de mon voyage, ouvert sur des champs d’investigation très larges, m’empêche de prétendre les égaler en rigueur et en précision. Mais étant dans la troisième année d’un cursus visant l’ouverture sur le monde et l’acquisition de repères théoriques rigoureux, j’ai estimé dès le début qu’il était plus intéressant pour moi de poursuivre en Asie une plantation soignée de différentes espèces de graines intellectuelles, plutôt que de chercher le développement d’une seule. J’aime la synthèse. Mon travail est donc un essai qui rend compte d’un cheminement intellectuel personnel, d’idées susceptibles d’intéresser d’autres personnes, mais qu’il faudra approfondir pour leur donner un statut académique.
Mon investissement pour ce projet est total. Il s’agit non seulement d’un désir profond, motivé, et d’un devoir. Aussi, quel que soit le résultat final, je vous garanti d’y mettre tout mon cœur et toute la force de mon esprit rationnel. Voici pour un bilan express de mon projet. Je vous retrouve vite pour vous donner de nouvelles informations. Merci pour la chance que vous m’avez offert, d’une manière ou d’une autre, de vivre cette aventure.
Portez-vous bien, je pense à vous,
Hari Om Tat Sat.

Annexes

Voici pour les curieux mon programme personnel quand j’étais à l’école de Yoga :
Horaire
4h réveil et noter rêves. Méditation 20 mins
4h30 travail sur recherche pure par classement, lectures, enrichissement, réorganisation.
6h20 ptit dej
6h30 service nettoyage du matin
7h30 point objectifs journée
7h45 Prise d’information terrain vivre et comprendre leurs rituels, tous leurs symboles soumission active
12h Sieste
12h30 travail de lecture livres sur le yoga et philosophie indienne
1h45 Prise d’information terrain vivre et comprendre leurs rituels, tous leurs symboles soumission active
5h30 charge ordinateur illégale puis Prise d’information terrain vivre et comprendre leurs rituels, tous leurs symboles soumission active
7h30 intégration dans l’ordi de toutes les notes. Classement éventuel. A faire au fur et à mesure.
8h méditation, techniques RL. Dormir avec MILD
Voici le programme à Munger :
Horaire :
4h : réveil. Noter mes rêves. Soumission autel, 30 min méditation
4h30 : méditation du matin puis intégration matière pour ma recherche depuis papier bihar et tushita, lectures ressources
6h30 : petit déjeuner.
7h : écriture version pro recherche par intégration matière
9h : pause, étirements, bananes. Fin du Mouna. Mantra co P
9h30 : lectures sur le yoga, livres. Intégration recherche + bouddhisme cours
11h30 : déjeuner, balade ville, marché
12h30 : sieste et mantra de soumission je m’incline 20min
13h : écriture version public recherche
16h : pause, étirements, bananes. Mantra Co P
16h30 : création de mes rituels, en commençant par ceux de la vie quotidienne. Repas, seva, méditation
18h : dîner. Début du Mouna.
18h30 : écriture journal, faire le point pour la journée suivante.
19h : soumission autel, méditation 30 min, autosuggestion et sommeil.
 
Voici, pour vous donner une idée de la direction que j’empreinte, l’introduction à ma problématique et à mon hypothèse (ni définitive ni académique, simplement un support mon le développement de la pensée, avec quelques références mal introduites) :
Dans une étude parue en 2011 (réf ?), une chercheuse américaine en neuropsychologie, Willoughby Britton, a montré qu’une des principales caractéristiques des états dépressifs était un défaut d’attention. Autrement dit, les dépressifs ne sont jamais capables d’investir toute leur attention dans une activité, par un manque de motivation à mobiliser cette dernière. A l’inverse, les personnes heureuses, trouvant du sens dans ce qu’elles font ; il peut s’agir là de n’importe quelle activité ; témoignent d’une grande capacité à être absorbé par leur activité. Elles sont capables, contrairement aux dépressives, de trouver suffisamment de sens aux activités de leur quotidien pour y investir toute leur attention et   ainsi éprouver un sentiment de complétude, de satisfaction dans ce qu’ils font dans un instant donné. Le psychologue Csíkszentmihályi, d’origine hongroise, fut l’un des premiers en occident à étudier de manière scientifique les états de focalisation totale de l’attention en lien avec le bonheur, que l’on observe notamment dans le sport de haut niveau. Les sportifs décrivent eux-mêmes cet état comme le sentiment « qu’ils sont dans la zone », l’état idéal de performance (https://en.wikipedia.org/wiki/Flow_(psychology)). Csíkszentmihályi  parle du flow, un état psychologique où l’on n’éprouve aucun effort à exécuter une tâche pourtant exigeante en énergie. Les sagesses asiatiques étudient cet état depuis longtemps et la grande majorité de leurs pratiques, méditation comprise, visent à s’approcher de cet état.
Ce lien entre la dépression/épanouissement et l’attention m’a interpelé pour plusieurs raisons. La première, et la plus évidente, c’est que j’ai vécu et je vis encore, bien que je me soigne, dans un état de procrastination intense, c’est-à-dire de distraction permanente de la tâche que je souhaitais effectuer initialement. La procrastination est la conséquence du défaut d’attention et dans mon cas, le chemin vers l’insatisfaction voire la dépression. Les médias numériques et la modernité en générale bombardent mon cerveau de stimulus, rendant ma pleine focalisation sur une tâche précise plus difficile. J’ai souvent une raison de faire autre chose que ce que j’avais prévu. Ainsi, l’activité que je choisis est rarement assez motivante pour absorber toute mon attention. Je reste souvent sur ma fin, projeté vers des objectifs futurs. L’exemple typique de ce phénomène, c’est quand je me surprends entrain de descendre mon fil d’actualité facebook machinalement, passant d’une nouvelle à l’autre, alors que j’avais ouvert mon ordinateur dans un autre but. 30 minutes se sont envolées, et me voilà contraint d’exécuter ma tâche initiale dans l’empressement et la frustration. Car inconsciemment pendant que je lisais mon fil d’actualité (que j’ai désactivé depuis quelques temps), j’avais en tête la pensée inconfortable que « je ne devrais pas être ici ».
Il y a 200 000 ans, avant la révolution néolithique, quand ils vivaient en petits clans de chasseurs cueilleurs dans la nature, les hommes ne souffraient probablement pas de procrastination. En effet, les besoins primaires de la survie individuelle et collective étaient suffisamment difficiles à satisfaire pour mobiliser toutes nos ressources physiques et intellectuelles naturellement. Nous devions être attentif, sans quoi on était mangé, où incapable de manger. L’instinct de survie produit naturellement de l’attention, car vivre, « maintenir sa structure » (Laborit) est la priorité ultime d’un être vivant. Dans la société moderne, manger et être en sécurité n’est plus mon plus grand combat quotidien. N’importe quel travail me permet, au moins en occident, de me nourrir et de vivre avec le minimum nécessaire. Certains Etats peuvent en plus m’aider à vivre si je n’ai pas de travail. Par ailleurs, la sécurité est presque totale. Malgré quelques attentats, je ne marche pas dans la rue comme si je marchais dans une forêt pleine de jaguars ou d’ours prêts à me dévorer. Ainsi, mon instinct de survie n’est plus stimulé comme autrefois. La survie elle-même, satisfaction de mes besoins primaires, ne suffit plus à me donner une raison d’être. Beaucoup de livres parlent d’une nécessité de revenir à la simplicité, apprécier les choses simples. Mais si on ne parvient pas à ressentir la valeur de ce que l’on possède, faute d’avoir développé des efforts conséquents pour l’obtenir, il est impossible d’apprécier la simplicité.
Dans cet état de procrastination moderne, mon attention expérimente une forme de vide existentiel, incapable de trouver un objet qui la focalise de manière entière et durable. J’ai donc décidé de réfléchir à une solution, convaincu que je tenais là un problème important. Premier constat : dans la mesure où mon cadre de vie quotidien ne mobilise plus mon attention de manière naturelle (à moins de pratiquer un sport extrême ou de jouer à la roulette russe tous les matins), c’est-à-dire sans effort de ma volonté, alors je dois fournir un effort de volonté pour la remobiliser. Cet effort, concrètement, devrait consister à créer une puissante source d’attention, qui ne se limite pas à mes besoins primaires déjà satisfaits. Il s’agit pour moi de trouver une raison d’agir et de choisir une action qui soit supérieure à toutes les autres et ainsi me motive au maximum dans l’action.
Autrefois, la société était, pour reprendre le terme du sociologue Emile Durkheim, mécanique. Autrement dit, les individus vivaient dans un système pratique et théorique unifié, qui donnait à la vie de chacun une finalité définie, qu’il était impossible de contester faute d’un point de comparaison ou de développement de l’esprit critique. Qu’il s’agisse de la pensée et des rituels religieux ou familiaux, la survie de chaque individu dépendait entièrement de son obéissance aux normes communes. Aussi longtemps que les individus ne faisaient pas l’expérience directe d’autres systèmes, potentiellement meilleurs, leur attention ne pouvait qu’être pleinement investie dans leur société ou communauté. Aujourd’hui, la mondialisation permet à chacun d’accéder à une immense diversité de cultures, de parcours. Les individus se distinguent, c’est la société organique.
Je ne grandis plus en sachant que quoi qu’il arrive, je devrais plus tard reprendre l’entreprise familiale. Je peux si j’en ai envie faire un autre métier. Je peux aussi choisir ma religion, mon lieu de vie, ma femme, mon dirigeant politique (quoique)… Nous sommes, on ne peut le nier, à l’ère de la liberté et donc du choix. Le revers de cette époque, dans mon cas, c’est la difficulté du choix qu’entraine la liberté. Je reviens ici au problème de la procrastination : tout semble intéressant, et tout semble apporter une touche de sens particulière. Ainsi, lorsque je choisis l’option A au détriment de l’option B, je me sens toujours privé d’une satisfaction potentielle. L’adage dit que choisir c’est renoncer. Je ne sais pas s’il s’agit d’une vérité générale, mais il s’agit au moins d’une vérité que j’expérimente au quotidien. Je n’arrive pas à me définir pleinement en théorie et en pratique en tant qu’individu comblé, car j’ai en permanence le sentiment qu’il manque à ma définition subjective une référence nouvelle, une expérience future. Si je pratique une religion, je ne parviens pas à m’y abandonner pleinement car je sais que d’autres religions ou la science la contestent sur certains aspects. Je n’arrive à m’identifier pleinement à aucun de mes choix et par conséquent j’arrive rarement à mobiliser toute mon attention et à ressentir une profonde et durable satisfaction dans l’action. Cette ouverture des esprits à une multiplicité des possibles rend obsolète la solution traditionnelle des sociétés mécaniques, qui reposait, par devoir ou par ignorance, sur une absence de choix.
Nous connaissons les conséquences. Faute d’arriver à trouver du sens par moi-même, je me soumets à des objets qui captent mon attention de l’extérieure, par des stimuli puissants, voire addictifs : films, cigarettes, shopping, jeux vidéos… le point commun de ces activités étant la recherche d’une motivation extrinsèque, fournie par l’objet plutôt que par notre volonté. Malheureusement ou heureusement, cette motivation extrinsèque est éphémère. Si je ne renouvelle pas sans cesse les sources d’attention dont je dépends, mon cerveau finit par s’y accoutumer, jetant à nouveau mon attention à la dérive.
La difficulté à trouver du sens m’a d’abord encouragé à renoncer à la modernité, par un modeste retour à la nature. Mais j’ai compris rapidement (il ne faut pas avoir inventé l’eau chaude pour ça) que cette modernité a aussi des avantages, qu’elle est partout, constitutive de mon identité et de mon environnement et qu’ainsi je ne pourrai y renoncer sans me couper d’une partie de moi même, et donc sans ressentir une incomplétude, une fuite dans ma capacité d’attention… Je me suis donc dit que le conformisme à la consommation de masse et aux plaisirs immédiat était peut-être la solution. Après tout, pourquoi chercher du sens si on peut toujours trouver des produits capables de nous l’apporter sur un plateau ? Evidemment, j’ai compris que ce toujours était une illusion, et que si je me soumettais à ce système, je serai en permanence entrain d’osciller entre frustration et satisfaction.
Problématique, hypothèse et enjeux
  1. Problématique
Mon processus de réflexion fut mille fois plus complexe, hésitant et naïf que ma présentation artificielle et très formelle d’introduction. L’important, c’est qu’après un an d’étude à Paris, j’étais, pour les raisons évoquées ci-dessus, dans une impasse existentielle. J’ai alors compris que si aucune solution unilatérale ne convenait, il fallait créer une solution multilatérale, autrement dit qui synthétise les avantages de chaque référence et expérience de mon existence pour construire un support sans faille à mon attention. J’étais convaincu que cette démarche était choisie par la majorité des individus. Seulement, faute d’une conceptualisation et d’une expérimentation rigoureuse, elle souffrait de nombreuses incertitude, rendant les quêtes de sens individuel très longues et faisant peser cette longueur, source de frustration, sur les autres et l’environnement. Un cours d’anthropologie qui j’ai suivi à Sciences Po, intitulé « Rites et Ritualisation, la construction du soi », a particulièrement inspiré ma recherche de problématique, bien que je n’ai pas fait le lien immédiatement. Plus particulièrement, une citation de Levi-Strauss vient soutenir et peut-être même justifier toute ma démarche : «   recherche de la réf exacte en cours »
De cette prise de conscience est donc né un désir de systématiser ma quête de sens, afin de ne plus avoir l’impression d’avancer à l’aveugle, soumis à mon destin. Mon école Sciences Po nous donne la chance de proposer un projet de recherche pour notre troisième année d’étude à l’étranger. J’ai saisi l’occasion et présenté un projet. Mes axes d’étude initiaux étaient très éloignés de l’introduction que vous venez de lire. Ils furent mille fois redéfinis, comme en témoigne mes articles sur mon blog. Je pense pouvoir aujourd’hui présenter ma problématique de recherche finale, qui reprend les problèmes évoqués ci-dessus :
Comment définir une raison et une manière d’agir au quotidien, suffisamment globales et cohérentes avec la diversité de nos possibles individuels et indépendantes d’une motivation extrinsèque, pour remobiliser durablement toute notre attention et notre satisfaction dans l’action ?
  1. Hypothèse
Après d’autres longues hésitations et recherches avortées, j’ai finalement réussi à mettre la main sur une hypothèse et plus particulièrement sur un concept classique qui, quelque peu redéfini, semblait répondre à ma problématique :
L’exercice rituel, inséré dans un système pratique et théorique unique et personnel, qui intègre et réconcilie la diversité de mes possibles individuels, fournit à la fois une raison d’agir ; en m’imposant par la raison la fonction intrinsèque de mon existence ; et une manière d’agir ; la recherche de l’être plutôt que l’avoir dans l’action, d’une motivation intrinsèque plutôt qu’extrinsèque.

 

 

Parce que ma recherche vise à construire un système rituel individuel, j’ai un journal de rituels, dans lequel je définis et regroupe les rituels que j’expérimente. Ils mélangent mes propres références et les références issues de mes découvertes en Asie. Voici un extrait d’un rituel fondamental du bouddhisme (il s’agit encore une fois d’un mauvais aperçu de mon expérience, mais mieux que rien) :
Méditation Samatha
Découverte
En pratique régulière, pendant retraite Tushita septembre 2016
Moment propice
Moitié de chaque méditation du matin et soir 20 min.
Série
génératrice
Actions
Ouverture = s’incliner mentalement devant l’autel, prendre l’objet concerné par la série. Estimer son niveau de charge en P par rapport au rituel précédent. Lui dédier la quantité de P ressentie pendant le rituel. Réussir à y concentrer toujours plus de P. Faire une prière.
1.       Cette méditation est une préparation à l’orientation de la cs, pas une finalité. Ne pas avoir peur de se perdre dans l’observation neutre J
2.       Lâcher prise sur tout concept. Renoncer, vide. Renoncer à tout ce qui émane de visualisation. Chercher le repos total de l’esprit.
3.       Se relaxer dans le corps, détendre chaque partie du corps, sentir la respiration
4.       Défaire la CF, passer en mode JO de la cs
5.       Etre le caillou jeté dans la rivière qui tombe doucement vers le fond. Immobile dans le courant.
6.       Si dispersion, relaxe/release/return
7.       sentir le détachement progresser jusqu’à l’instant zéro
8.       être tel le chevalier passant désarmé dans une forêt d’épée. Tel le lion marchant calme et détendu.
Fermeture : Visualisation Marius, cohérence animaux, nature. Lui communiquer mes sentiments.
support
Crayon, symbole sagesses asiatiques et tout autre référence liée cœur.
Effet recherché
Permettre de se libérer de la CF, pour avoir une conscience plus objective, libre des afflictions mentales.
Rituel associable
Autres types de méditation
Répétitions niveau 1
Problèmes niveau 1
170916 : les premiers jours de la retraite à Tushita, je n’étais que dans la stimulation de la puissance, dans une tentative de me connecter à l’énergie de mon environnement pour penser de manière plus positive. Peu à peu, j’ai réussi à apaiser l’esprit.
Ce jour, très grande profondeur de relaxation et de cs de mon état relaxé. J’ai réussi à sentir le sang monter et descendre dans mes tempes, l’effet de mon souffle sur la position et la tension des yeux, front, dont les muscles sont toujours trop tendus.
Confusion samatha et vipashyana.
180916 : réussi à ne pas localiser la P, à simplement la sentir partout, en tout. A réaliser que ma cs pouvait fusionner avec la P. Je suis déjà là à la limite du processus soustractif de fusion, à expérimenter pendant les grandes retraites.
131016 : reprise rigoureuse de ce rituel. Je m’y tiendrai chaque soir. Très très belle reprise. Probablement du à l’effet de reprise lui-même. Mais n’empêche. A utiliser en exemple ! Lorsqu’on arrive à revenir en position d’observateur de ses problèmes, alors tous les problèmes deviennent contingents. On réalise que les problèmes ne sont pas moi, et que je ne suis aucunement atteint pas eux. Que je peux donc les résoudre comme je veux. On est libéré du poids de nos problèmes. On existe indépendamment d’eux. Dans l’être, vide de toute CF.
141016 : bonne samatha, malgré beaucoup de pensées divergentes. Constat que la samatha est plus facile à pratiquer que je vais mal, car désir de se détacher de mes pensées négatives. Mais ici, dans un état positif, j’ai réussi à prendre conscience de la fragilité du bien être et surtout, de toutes les peurs et le mal qui restaient là, sous la couche de joie superficielle. Plaisir non stable, agité. Donc besoin détachement d’autant plus criant.
151016 : moyenne, trop dans mes pensées, réflexion sur comment avancer ma recherche.
161016 : bien réussie ! J’ai réussi à me décoller.
Malgré une obsession à la fin de vouloir retrouver le visage d’une none de l’école de yoga. Peu encore améliorer ma concentration et manque aussi de relaxation. Esprit agité.
171016 : bonne pratique, longue, de 25 min. Je commençais dans un état de précipitation. Je comptais regarder un film après. Pendant la pratique, j’ai renoncé au film, allongé la pratique et je me suis bien ouvert.
Difficulté cependant à maintenir la focalisation sans effort.
191016 : pratique moyenne, trop préoccupé en CF par les pensées relatives à ma recherche.
La base est là mais pas de stabilisation.
221016 : pratique moyenne, je pense que mes sessions sont trop courtes, où que mon mental est trop long à se calmer. Maintenant que j’ai posé mon programme par écrit (là était le problème !), j’ai l’esprit plus libre. Je pense que ça ira mieux demain.
Le fait est que je ne veux pas me calmer, car je suis angoissé par des tonnes d’idées, de choses à faire, que je veux penser avec d’accepter de lâcher prise.
Enfin, un bref extrait de la partie de ma recherche amorçant mon étude de la méditation samatha :
 
L’apport du bouddhisme
La méditation samatha est la forme de méditation qui s’est le plus occidentalisée. Nous la connaissons en France sous le nom de « pleine conscience ». Les anglo-saxons parlent de « mindfullness ». Samatha est un terme sanskrit signifiant « atteindre le calme ». C’est « un état de concentration dans lequel la conscience est capable de se focaliser avec constance, sans effort et aussi longtemps qu’elle le désire, sur un objet de méditation » (Introduction to Buddhism).
Citation de la moine qui a médité seule dans une cave documentaire. Idée qu’on peut faire toutes les activités que l’on veut, tant qu’on a pas ce recul que permet la méditation, ce détachement de l’attachement affectif, nos décisions et nos actions sont contrôlées par nos afflictions mentales, elles même déterminées par notre instinct biologique et notre socialisation. Peu importe à ce stade que l’instinct et l’habitus soient bons ou mauvais, le fait ait que je n’ai pas conscience de leur influence. Je me crois libre parce que j’ignore que je suis déterminé. La méditation permet de prendre conscience des déterminismes en les mettant à l’écart pour les observer sans leur obéir.
Concrètement, le principe de la méditation samatha est très simple : si l’on arrête de penser à nos afflictions mentales et qu’on déplace et maintient notre conscience sur un objet stable, alors naturellement notre conscience s’approchera de l’objet stable et s’éloignera des afflictions. La méditation Samatha est l’outil qui me permet d’améliorer ma conscience et mon expérience de l’indépendance de ma conscience vis-à-vis de mes problèmes, me laissant ainsi un espace de liberté pour les observer et les comprendre. Littéralement, je peux lire dans mon Introduction au bouddhisme qu’une méditation samatha bien conduite « apporte immédiatement une sensation d’espace nous permettant d’observer le fonctionnement de notre conscience plus clairement ». Du côté des sciencs cognitives, on peut lire dans Le Cerveau et la Pensée : « La conscience a pour objectif de briser la modularité cérébrale [déterminisme]. Le sentiment d’être conscient est d’avoir accès à un large espace de travail ».
L’objet ultime de la méditation samatha est la conscience elle-même. Son avantage est de nous placer au plus proche de nos expériences mentales, sans pour autant nous plonger dedans. Autrement dit, je suis au maximum ouvert à ces expériences, mais elles n’absorbent pas ma concentration. Cet objet de méditation est donc celui qui me place au plus proche de ma réalité mentale, mais donc par conséquent celui qui m’y rend le plus vulnérable. C’est pour cette raison que l’on commence généralement pas s’entraîner sur des objets moins vulnérables à la distraction. La respiration est le plus classique.
Mon cours de bouddhisme ajoute que « atteindre la concentration et le calme de la conscience est nécessaire pour toute transformation réelle, durable et mentale ». La méditation samatha est donc bien présentée comme un prérequis à toute transformation durable, c’est-à-dire exactement ce qu’on cherche dans l’exercice rituel.
Mon développement
Tout d’abord, la finalité de la méditation samatha que j’adopte est celle donnée par le bouddhisme, à savoir orienter toute l’attention de la conscience vers l’observation stable d’un objet, généralement les phénomènes de la conscience elle-même, pour améliorer notre perception objective des évènements mentaux.
Pourquoi d’abord la méditation samatha dans la construction de mon système rituel ?
Tout d’abord, je souhaite présenter une justification la position primordiale de la méditation samatha en développant ma caractérisation de l’exercice rituel.
Préparation au rituel : toujours phase de préparation, de mise en condition physique et mentale qui fait déjà partie du rituel (chant, procession, peinture, transe, habillage, méditation…)
Dans le cadre de mon projet rituel, je n’ai pas, au début, la certitude de l’utilité du rituel. Pourquoi cette thématique au-delà d’une vague intuition ? Pour percevoir cette finalité, et donc ensuite la direction dans laquelle le rituel doit être défini et pratiqué, il faut se donner les moyens de percevoir. Il faut créer un référentiel. Référentiel pour quoi ? Qu’est ce que je cherche ? Je souhaite que la méditation samatha réponde à ces questions. Premier point à résoudre: où est l’individu ? Où est le groupe ? Suis-je mes pensées ? Suis-je mes sensations ? Solution : chercher l’individu, le groupe etc… mais où chercher ????
La méditation samatha nous dit qu’il faut chercher dans le flux de notre conscience. Cependant, le problème que l’on rencontre ici est : comment, si la conscience est comme je disais notre unique voie d’accès à l’expérience, faire l’expérience de la conscience elle-même ? Comment observer ce qui permet d’observer ?
La méditation samatha a en fait le pouvoir de créer le miroir dans lequel les yeux peuvent s’observer observer. D’un phénomène en apparence unique, elle crée deux images : le miroir et la source. Ce que le bouddhiste dit, c’est que nous sommes la majorité du temps piégé dans le miroir, pensant qu’il n’y a aucun moyen de s’en échapper. Nous confondons la réalité et l’image de la réalité. Le rêve et l’éveil. Glen Svensson, notre professeur, a associé la pratique de la samatha au concept de fusion cognitive. = supprimer la cognitive fusion. Ca n’est pas parce que la fenêtre est sale qu’il n’existe pas une fenêtre propre sous la saleté. Rêve, fenêtre, miroir, matrice… autant d’images pour parler de la même fusion cognitive. Mais comment la résoudre ? Comment s’échapper ?
Pour permettre à un bout de la conscience de sortir du miroir et de se regarder de l’extérieur, la méditation samatha invite simplement à arrêter de s’identifier au contenu de la conscience : les sensations, perceptions, conceptions… Ce faisant, on réalise naturellement que nous avons la liberté de sortir du miroir. Et le point d’observation situé hors du miroir, c’est un référentiel dans lequel ma conscience et donc mon identité individuelle peut exister indépendamment des objets du monde. Ce référentiel, c’est le point de repère qui a accès à tous les états mentaux sans appartenir et donc sans réduire le moi à aucun. La méditation samatha offre ainsi la liberté d’expérimenter sans s’identifier (annuler la fusion cognitive) et de mettre en place les conditions du travail de structuration du système : détacher le tout que je souhaite constituer de ses parties ! Dans tout système, il faut un phénomène générateur, c’est-à-dire dont la fonction n’est pas le développement du système lui-même, mais la création des conditions permettant le développement du système. La méditation samatha a cette fonction. Le passage de l’indentification aux afflictions mentales à leur observation.
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