2.1 Le discours scientifique

Introduction

Il existe une multitude de langages. Certains sont dits naturels parce qu’ils résultent d’une lente évolution biologique (ADN), d’autres sont dits culturels parce qu’ils résultent d’une lente évolution socio-historique (langues romanes et germaniques par exemple, qui constituent les principales traditions linguistiques du monde occidental). D’autres sont dits construits parce qu’ils résultent d’une « création normative consciente »1 (langues utilisées dans les œuvres de fiction comme l’Elfique chez Tolkien langages informatiques allant du binaire jusqu’aux codes de programmation ou bien évidemment langages logiques et mathématiques). Enfin certains langages sont morts, car ils ne sont plus pratiqués par le peuple par lequel ils sont nés. Il me semblait important de souligner cette diversité des champs linguistiques qui ne nous a pas empêchée, dans nos articles précédents, d’en dégager des invariants, des caractéristiques générales.
Notre mission aujourd’hui est de descendre en abstraction et de considérer un mode d’expression particulier, une volonté de communiquer dans un objectif déterminé : créer de la connaissance scientifique. Si vous avez un doute sur le sens des termes que j’utilise, référez-vous aux notes de bas de page qui renvoient à une source de définition plus détaillée, ou à l’article « Concepts fondamentaux ».

 

I. Epistémologie ?

L’étude du discours scientifique relève d’une discipline bien spécifique : l’épistémologie. Qu’est-ce donc que cela ? Le mot est souvent entendu sans qu’on soit capable de dire précisément ce qu’il signifie.
Du grec episteme (connaissance vraie) et logos (discours), l’épistémologie est l’étude critique de la science ou plutôt, comme le souligne Hervé Barreau dans le Que sais-je consacré au sujet, des sciences car on distingue différentes épistémologies selon les sciences et les époques considérées. Certains penseurs distinguent une tradition française et une tradition anglo-saxonne. La première sépare nettement l’épistémologie de la philosophie des sciences et de la théorie de la connaissance, la seconde les y assimile plus volontiers. Les trois approches (épistémologie, philosophie des sciences, théorie de la connaissance) se ressemblent dans la mesure où elles proposent toutes une étude critique de la connaissance, mais ne sont pas identiques. De plus, leur signification relative a évolué au cours du temps ce qui nous empêche de donner des définitions universelles. Nous tenterons simplement de présenter celles qui sont le plus communément admises de nos jours.
La théorie de la connaissance est probablement la discipline la plus générale pour l’étude critique de la connaissance. Elle ne se limite ni en terme d’objet, ni en terme de méthode. Pour ce qui est de la philosophie des sciences, si on dit de la philosophie en général qu’elle est une analyse des énoncés, la philosophie des sciences serait alors une analyse des énoncés scientifiques. On parle donc d’une philosophie appliquée à un champ particulier, les sciences. La méthode est relativement libre mais pas l’objet. Jusqu’à la renaissance, il n’y avait pas de distinction entre épistémologie et philosophie des sciences car science et philosophie étaient très liées. La démarche consistant à justifier la rigueur d’un discours scientifique par un discours philosophique était toute naturelle. On trouve ainsi dès l’antiquité (avec par exemple l’Organon d’Aristote) des études analytiques de ce qui fonde la bonne connaissance scientifique.
Le problème de l’analyse philosophique lorsqu’elle étudie un objet, c’est qu’elle ne se cherche plus elle-même (la méthode s’auto-justifie). Or, la logique utilisée à l’antiquité (aristotélicienne) fut beaucoup remise en cause, ce qui a remis en cause les conclusions qu’elle livrait. De plus, la justification philosophique reste conceptuelle, abstraite. Comme le dit Bertrand Russel : « Il y a une certaine affinité entre la philosophie et les mathématiques pures, dans le fait que toutes les deux sont générales et a priori ». De grandes « épistémologies » sont nées de cette démarche. La méthode cartésienne par exemple, présentée dans le Discours de la méthode de René Descartes, énonce quatre règles fondamentales de la connaissance scientifique2 :
Image2
Cette approche analytique s’est trouvée rapidement concurrencée par des démarches plus empiriques. Ainsi, Francis Bacon insiste dans son Novum Organum (XVIème siècle) sur l’importance de vérifier par l’expérience l’adéquation entre les théories et les faits. Un peu plus tard, les empiristes anglais (Boyle et Newton avec la Royal Society, Locke…) expriment l’idée que « le raisonnement est secondaire alors que l’observation est première »3. Or, ce qui émane d’une perception est ouvert à l’interaction. Petit à petit, la capacité d’action sur le réel devient le critère privilégié de l’évaluation d’une théorie scientifique. Grâce au savoir expérimental, des domaines comme l’industrie (brevet de la machine à vapeur en 1769…) et la médecine (Lavoisier et la respiration en 1784…) apportent concrètement plus de pouvoir aux hommes. La formule de Bacon scientia potestas est (savoir c’est pouvoir) résume l’intérêt de l’épistémologie que nous venons de présenter. Le fameux tableau de Derby (1768) intitulé Une expérience sur un oiseau dans une pompe à air illustre parfaitement le mélange de fascination et de crainte des sociétés de l’époque face à l’avènement du pouvoir scientifique :
qbwb
La démarche expérimentale peut se résumer par l’acronyme OHERIC (Giordan) c’est-à-dire Observation, Hypothèse, Expérience, Résultat, Interprétation et Conclusion (ma prof de biologie aimait d’ailleurs ajouter un P pour Problème après le O). Cette épistémologie méthodologique souhaite distinguer strictement la science, fondée sur des faits, de la philosophie, fondée sur des idées mais cela constitue paradoxalement une prise de position arbitraire en faveur d’une philosophie naturelle (la vérité est donnée par l’expérience sensible) dont le frère idéologique est le positivisme logique (Comte). Ce dernier formalise les raisonnements qui permettent de décrire avec justesse les relations observées entre les phénomènes (Russel). Ici, par la logique comme par les faits, l’expérience sensible reproductible et justifiée est la source de toute connaissance vraie.
Malgré son succès, de nombreux penseurs critiquent le positivisme. Par exemple au XXème siècle, Karl Popper, Gaston Bachelard, Jean Piaget, Quine ou encore  Bruno Latour4 (Science Studies dans les années 1990) tentent de dépasser l’opposition entre les faits et la théorie en proposant une épistémologie fondée le relativisme de la connaissance à un contexte socio-historique particulier (constructivisme).
Selon les défenseurs du constructivisme, il est absurde de dire que les lois de Newton sont faussent sous prétexte qu’elles supposent une vitesse de la lumière infinie (contrairement à la relativité einsteinienne), elles sont vraies relativement à une époque. La relativité de la connaissance au cadre spatio-temporel dont elle est issue constitue une approche qui se situe au centre de l’opposition entre le réalisme des idées (idéalisme) et celui des faits (matérialisme).  En effet, d’une côté elle réaffirme l’importance de penser la réalité à partir de faits (philosophie naturelle et positivisme logique) de l’autre elle interdit la croyance en une vérité absolue des théories scientifiques.
Quine déclare ainsi, dans un article intitulé Deux dogmes de l’empirisme (1951) : « On peut toujours préserver la vérité de n’importe quel énoncé, quelles que soient les circonstances. Il suffit d’effectuer des réajustements énergiques dans d’autres régions du système. On peut même en cas d’expérience récalcitrante préserver la vérité d’un énoncé situé près de la périphérie, en alléguant une hallucination, ou en modifiant certains des énoncés qu’on appelle lois logiques »5. L’auteur critique donc le positivisme de certains penseurs et notamment ceux du Cercle de Vienne (comme Bertrand Russel dont nous aurons l’occasion de reparler) qui en estimant que leur connaissance découle logiquement de l’ordre naturel des phénomènes prennent position, comme nous l’avons déjà dit, en faveur d’une philosophie naturelle. Or, juger la connaissance vraie sous prétexte qu’elle témoigne de l’articulation logique de données sensibles est loin d’être évident car toute donnée sensible est interprétée et toute interprétation est relative au sujet qui interprète. Ainsi, il est impossible dans cette approche de supprimer tout à fait la subjectivité de la connaissance et ce même si les démonstrations de certains phénomènes sont acceptées par des milliards d’individus. Cela vaut pour les disciplines scientifiques comme pour l’épistémologie.
La convergence de multiples subjectivités expérimentales (nombreuses répétitions d’une même mesure sensible dans un champ donné) vers une même conclusion rend la conclusion plus probable mais pas certaine. Je m’approche ici du problème épistémologique majeur de l’induction, c’est-à-dire l’établissement d’une loi générale à partir de mesures particulières. Si le but de la science expérimentale se résume à la capacité de prédire la naissance et l’évolution d’évènements sensibles et récurrents, alors la méthode inductive, parce qu’elle permet d’évaluer la probabilité de récurrence d’une expérience sensible dans un système particulier, semble être la plus adaptée. La science inductive ainsi constituée nous permet de prédire la manifestation de phénomènes sensoriels et récurrents. Plus la fréquence d’observation d’un phénomène donné dans un champ donné est élevée, plus on est face à un phénomène dont l’apparition est probable et donc prédictible dans le champ.
Malgré son pouvoir prédictif, la science exclut d’emblée les phénomènes extra sensibles et non reproductibles. Autrement-dit, elle limite notre connaissance du monde à notre capacité subjective d’interpréter et de mesurer nos perceptions dans un champ donné. Nous étudierons plus en détail cette critique fondamentale. Quoi qu’il en soit, voici ci-dessous deux tableaux issus de wikipédia6 qui témoignent de l’évolution d’une épistémologie analytique classique, dite métaphysique ou  cartésienne, à l’épistémologie scientifique contemporaine parfois appelée épistémologie complexe (Edgar Morin) :

Image3

Image4
L’épistémologie contemporaine est très proche de la démarche scientifique expérimentale au point que je le considère comme une discipline scientifique à part entière. Dans le cadre épistémologique contemporain, le progrès de la connaissance devient un jeu infini de redéfinition des théories anciennes par rapports aux faits nouveaux ou des faits anciens par rapport aux théories nouvelles et l’épistémologie moderne est elle-même soumise à ce processus.

 

 II. L’épistémologie de l’épistémologie…

Aujourd’hui, l’épistémologie semble s’être séparée de la philosophie des sciences pour analyser de manière empirique le champ scientifique et ses produits. Peut-on pour autant dire que l’épistémologie est une science à part entière ?
Tout d’abord, la distinction entre science et philosophie est très relative. A un certain niveau de recherche scientifique, les problèmes qui se posent sont d’ordre philosophique et à un certain niveau de philosophie, ils sont d’ordre logique voire empirique. La science est donc philosophique et vice versa. Nous avons défini la philosophie comme l’art d’interpréter des énoncés. Dans la mesure où l’épistémologie moderne est définie par un énoncé (science qui décrit par l’observation empirique et l’application d’une méthode inductive l’évolution des mécanismes et des critères d’évaluation de la connaissance scientifique), elle peut potentiellement être réinterprétée par la philosophie.
La première critique philosophique de l’épistémologie moderne que je souhaite formuler est sa soumission à la démarche scientifique. De nos jours, la méthode scientifique moderne devient à la fois le sujet et l’objet de l’épistémologie ce qui empêche la discipline de véritablement objectiver son travail. En effet, à un certain moment, elle ne pourra pas redéfinir la méthode scientifique moderne sans se redéfinir elle-même car elle applique cette méthode. Or, nous savons grâce à Gödel (théorèmes d’incomplétude) que la redéfinition d’une méthode par la même méthode interdit toute conclusion logique car alors la méthode se justifie d’elle-même (argument circulaire, pétition de principe…).
La redéfinition justifiée des sujets et des objets énoncés est un rôle de la philosophie. « L’amour de la sagesse » serait nécessaire lorsqu’un sujet/objet en rencontre un autre car alors il devient autre et le problème de la définition de son identité propre se pose. La philosophie s’écarte donc de l’épistémologie moderne car elle maintient possible une remise en cause de la méthode épistémologique. L’épistémologie moderne contrairement à la philosophie applique une méthode particulière en en assume les limites. Le travail de redéfinition d’un énoncé (ici l’épistémologie) est réservé à la philosophie. Une philosophie des sciences n’est pas nécessaire tant qu’on se satisfait d’une méthode épistémologique particulière et dans ce sens, l’épistémologie moderne est une science comme une autre.
La philosophie des sciences devient nécessaire si l’on souhaite redéfinir les critères de la bonne connaissance scientifique, que ça soit pour s’ouvrir à des épistémologies passées ou en construire de nouvelles. Nous pouvons en fait dire que chaque épistémologie est l’application d’une philosophie des sciences particulière mais d’une manière générale, je pense qu’à la question ce qui est dit est-il ce qui doit être dit ?, seule la philosophie doit pouvoir répondre car il s’agit de la seule discipline ne privilégiant aucune croyance ou méthode particulière (elle présente des possibles sans les imposer).
Dans la continuité de ce lien entre épistémologie moderne et méthode scientifique, il n’incombe pas à l’épistémologie de résoudre la question de l’émergence de la connaissance. Cette tâche est réservée à l’heuristique. Voici pour finir quelques courants qui proposent une théorie des fondements de la connaissance :
  • réalisme
  • naturalisme
  • phénoménologiste
  • relativisme
  • positivisme
  • sensualisme
  • matérialisme
  • immatérialisme
  • logicisme
  • rationalisme
  • idéalisme
  • psychisme
  • spiritualisme
  • monadisme
  • dynamisme
  • empirisme
  • constructivisme
  • structuralisme

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Langue#cite_note-4
  2. Barreau Hervé, L’épistémologie, Que sais-je, PUF, 2013
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_la_m%C3%A9thode#Sixi.C3.A8me_partie
  4. Latour Bruno, La vie de laboratoire, 1979.
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_exp%C3%A9rimentale#cite_ref-13
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89pist%C3%A9mologie#cite_ref-:1_53-0
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