1.2 Le langage et ses limites

poursuite de l’étude selon l’outil linguistique occidental (toujours orienté)

Introduction

Me revoici après de longs mois d’absence. J’ai voyagé loin dans le monde des idées pour m’armer conceptuellement et éclaircir le chemin que nous empruntons. Quel chemin ? Je ne suis pas sûr de le visualiser clairement mais comme dans un monde qu’on explore à la lanterne, certains coins s’illuminent au fur et à mesure. J’ai sous la main plus de cinq articles que je vais publier le plus vite possible (je dois encore les relire).
Avant de poursuivre sur le thème du discours, une petite autocritique s’impose vis-à-vis de mon premier article. Certains lecteurs m’ont dit qu’ils trouvaient mes propos trop abstraits et donc parfois incompréhensibles. En relisant l’article, je me suis rendu compte que je passais bien trop rapidement sur des concepts difficiles. Je vais à l’avenir essayer d’être plus pédagogue. Sachez malgré tout que ces articles sont préparatoires de ma recherche finale. Ainsi, ils peuvent briller par leur naïveté comme par leur limpidité ou leur complexité. Je ne cherche pas d’abord à communiquer avec vous. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous informe que je tiens un « journal de bord » dans lequel j’expose mes états émotionnels et intellectuels ainsi que leurs évolutions.
Ce deuxième article est la suite directe du premier que j’estime incomplet. Je ne parle pas d’une suite topologique, c’est-à-dire ce qui vient après tout ce que j’ai dit. En fait, il s’agira la plupart du temps de reformulation et d’approfondissement de ce qui a été dit. Si je répète parfois certaines idées, c’est pour mieux vous les présenter.

 

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1. L’information est l’information

Dans mon premier article, j’ai défini le langage comme « la capacité à communiquer par l’intermédiaire de symboles (signes vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs…) se référant à une sémantique (signifié) et s’organisant souvent selon une syntaxe (signifiant) ». Il s’agit d’approfondir cette définition.
Tout d’abord, le concept de langage me semble lié à l’information car par capacité à communiquer, il est sous entendu « capacité à transmettre une information ». Alors qu’est-ce que l’information ? Comme le souligne Louis Quéré (chercheur au CNRS, sociologue et épistémologue) dans un article1 consacré à ce sujet, « le lecteur s’étonnera peut-être que l’on puisse encore soulever une telle question ». En effet, depuis notamment la Seconde Guerre Mondiale et par exemple les travaux de Shannon, un cryptographe des services secrets américains, comprendre la nature de l’information est devenu un enjeu économique et géopolitique. Le XXIème siècle, plus encore que le XXème, est celui des réseaux interconnectés et de la gestion d’immenses bases de données (big data). Le concept d’information fut mathématisé et certains la considèrent même une troisième constituante de l’univers physique, après la matière et l’énergie.
L’information est mystérieuse. Il existe une incertitude entre ce qui relie l’information à la matière/énergie et l’énergie/matière véhiculant cette information. L’information refuse ainsi de se réduire aux maîtres-concepts de la physique classique : masse et énergie. Comme le dit Wiener : « l’information n’est ni la masse, ni l’énergie, l’information est l’information », ce qui laisse la porte ouverte à des conceptions diverses, à commencer par celle d’un troisième constituant de l’univers2. Malgré la profusion des théories, la nature du concept reste en grande partie inconnue. Je ne résoudrai pas le problème aujourd’hui, mais je vais vous dire ce que la philosophie et plus précisément le champ de la philosophie de l’information, peut en dire. Une approche plus empirique sera proposée dans un article ultérieur (conservation, entropie, probabilité…).
Dans un premier temps, quand apparaît l’information ? Il faut ici distinguer l’existence d’informations et la connaissance d’informations. Nous ne pouvons bien sûr parler que de l’information dont nous avons connaissance mais cela ne signifie pas que les phénomènes inconnus ne portent pas d’information. Cependant, pour qu’il existe de l’information, il faut selon Quéré que « l’état de quelque chose nous donne une indication sur l’état d’autre chose ». Cela sous entend que des phénomènes distincts puissent tout de même interagir. Ainsi, l’information existe là où il y a des systèmes ouverts les uns aux autres. Louis Quéré prend l’exemple de la girouette qui nous donne une information sur la direction du vent. Plus rigoureusement, I = si x est A alors y est B. Ainsi, toute information est relative, elle naît d’une interaction entre au moins deux systèmes relativement interdépendants. Quéré explique que l’interdépendance doit être constante. Il faut une « régularité de la relation d’indication » car sinon, les informations transmises ne nous apprennent rien des systèmes qu’elles décrivent (puisque l’indication change sans cesse). Cela suppose que les systèmes informationnels soient contraints par d’autres dans un processus de régulation inter-systémique. Les scientifiques parlent de lois naturelles, les sociologues de normes sociales… Chaque système possède des lois particulières et l’information utilise ces lois pour le décrire.
Le langage, notre point de départ, est avant tout une convention culturelle. Ainsi, des langages différents ne désignent pas nécessairement les mêmes phénomènes. L’hypothèse Sapir-Whorf est cette idée que « les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques »3. Whorf illustre sa théorie en prenant l’exemple de la langue des esquimau qui désigne la neige par plusieurs mots si bien que le terme général neige serait pour eu impensable. Dans le livre La terre est l’oreille de l’ours (2012), Jil Silberstein explique que les Innus du Québec Labrador distinguent les matières vivantes des matières mortes (notamment le bois) par une conjugaison spécifique. Selon leur richesse et les connaissances de celui qui parle, les langages sont donc plus ou moins proches des phénomènes… Ainsi les mathématiques et la logique sont, de part l’adéquation quasi parfaite de leurs règles avec les lois naturelles (expérience sensible récurrente), les langages privilégiés des sciences. L’information qu’il est possible de tirer des phénomènes est donc relative au langage utilisé pour les décrire.
Concrètement, la relation de causalité (et sa converse) entre les phénomènes est une source précieuse d’information car cela permet, en observant un phénomène, d’obtenir des informations sur d’autres. Par exemple, si le vent oriente la girouette dans sa direction, la converse de cette relation est la direction de la girouette qui donne la direction du vent grâce à l’identification d’une causalité naturelle entre les deux éléments. Cette conception de l’information la rapproche de l’inférence, c’est-à-dire de l’énonciation d’une chose à partir d’une autre chose. Comme pour les inférences, il peut y avoir des informations ambigües, c’est-à-dire qui ne délimitent pas précisément quel phénomène elles évoquent. Généralement, une information est ambiguë lorsqu’elle est incomplète. Une information qui semble ne correspondre à aucun modèle sémantique n’est pas pour autant erronée. On ne peut pas savoir s’il n’existe pas, par exemple, un monde avec des licornes.
Peut-on seulement réduire l’information à une inférence ? Dans la mesure où l’information est véhiculée par quelque chose qui porte une information sur autre chose, alors il s’agit bien d’une inférence car on infère à partir d’un phénomène quelque chose sur un autre phénomène. La compréhension d’une information peut se faire de différentes manières mais dans tous les cas, elle implique pour être univoque une régularité dans la relation d’inférence évoquée. Soit la compréhension passe par une convention d’ordre culturel (rituel religieux par exemple), soit par une « convention » d’ordre naturel (déterminisme des perceptions, jusqu’à présent hors de notre volonté). La convention crée la régularité, la régularité crée l’inférence, l’inférence permet l’information. Pour créer de l’information, il faut identifier des distinctions entre des phénomènes liés, généralement, par causalité.
Quéré précise que le besoin d’une convention pour comprendre une information n’implique pas une conscience subjective. Des organismes sentent des informations de leur environnement et adaptent leur comportement en conséquence sans pour autant percevoir ou conceptualiser. Ils sont « à l’unisson de leurs invariances » c’est-à-dire qu’ils réagissent de manière automatique et constante. Enfin, l’état du canal de l’information (le transmetteur) est très important : si son fonctionnement sort de la normale, les indications qu’il donne sont incorrectes (le signal est parasité. Autrement dit, il ne permet plus de déduire des informations pertinentes du phénomène auquel il est lié.
D’après la théorie de Shannon, l’information est l’inverse d’une probabilité. Autrement dit, si un évènement a une probabilité x de se produire, alors l’information transmissible est l’inverse de cette probabilité car plus la probabilité est faible, plus l’information transmissible est riche : comme on ne sait pas grand-chose sur ce qui va arriver, il y a beaucoup d’information potentielle à transmettre ou recevoir pour diminuer l’incertitude ! D’après Quéré, « la quantité d’information associée à une situation donnée est fonction du nombre de possibilités antécédentes et de la probabilité associée à chacune de ces possibilités ». Quéré nuance cette conception avec celle de G. Simondon (philosophe français du XXème siècle) qui estime que l’information n’est pas uniquement une quantité, mais aussi une intensité : plus des systèmes sont proches, moins ils ont besoin de transmettre d’information pour se comprendre car l’information véhiculée est beaucoup plus riche en contenu qu’entre deux systèmes qui ne se connaîtraient pas. L’intensité d’information est relative à l’état informationnel relatif des systèmes communiquant. L’intensité informationnelle est proportionnelle à la quantité d’expériences ou d’informations ayant été partagées par les systèmes.
Les penseurs naturalistes d’une théorie écologique (au sens d’équilibre environnemental) de l’information comme Gibson (psychologue américain)4, notamment créateur du concept d’affordance) estiment que l’information est partout là où il y a des organisations particulières qui coexistent dans un environnement (le concept d’environnement en interaction avec des êtres animés est central chez Gibson). Cela recoupe ce que j’ai dit au début de l’article sur la nécessaire interaction de systèmes distincts. Autrement dit, l’information naît de notre capacité à percevoir des distinctions entre les organisations, identifier « ce qui change de ce qui ne change pas », « ce qui reste à la même place et ce qui bouge », « l’identité continue des choses en même temps que les évènements (changeants) auxquels elles participent ». Ainsi, « l’information est ce qui permet de spécifier des propriétés de l’environnement pertinentes pour l’action ». Ces propriétés sont appelées par Gibson des affordances (du verbe anglais to afford). La perception et l’usage de l’information sont permis par l’interaction être animé/environnement.
Il me semble bien de reporter ici les trois approches naturalistes de l’information qu’identifie Quéré à savoir la conception naturaliste stricte (Dretske)5, sémantique (sémantique des situations avec Barwise et Perry)6 et psycho-écologique (Gibson). Malgré ces différentes approches, Quéré résume les caractéristiques propres à l’information ainsi : physiquement, il semble que l’information soit liée à la masse et à l’énergie mais ne puisse s’y réduire tout à fait car elle est aussi relative à la structure du système qui la reçoit. Plus précisément, il s’agirait d’énergie et/ou de matière organisées de manière à indiquer quelque chose d’autre que l’état propre de cette matière et/ou énergie. La compréhension de cette indication est relative à l’appareil perceptif et conceptuel du système récepteur. Par exemple, si je lis un texte en allemand sans avoir appris l’allemand, je ne peux avoir accès à l’information que porte le texte (le quelque chose d’autre que la matière et l’énergie brutes). Puisque l’information dépend d’une forme de convention, alors sa création et sa compréhension implique d’associer un évènement présent à des évènements passés. Cette association permet, s’il y a récurrence des évènements, de prédire des évènements futurs. En ce sens, l’information se crée lorsque de la matière/énergie devient capable de rendre compte dans le temps d’un évènement quelconque (changement d’état), c’est-à-dire de lier durablement un état A à un état B. La liaison est soumise aux lois physiques contraignant les supports du lien. Je parle de support au pluriel car il y a la matière/énergie qui transporte le message et celle qui est capable de le décrypter (notamment la mémoire).
Pour résumer, l’information est relationnelle car « un fait (l’état A) ne véhicule pas une information sur lui-même mais sur un autre fait (l’état B) ». Elle est par ailleurs relative à des supports (objet, évènement, mémoire…) qui sont contraints (physiquement ou par convention sociale), pour un même système informationnel étudié, à persévérer dans une évolution constante et univoque. Ainsi, « la relation informationnelle est vraie si elle est la converse d’une relation systématique entre des faits ou des situations ».
Selon Shannon, la transmission d’information est relative à la structure de la source et du destinataire. Si le destinataire espéré de l’information n’a pas la structure lui permettant de recevoir de l’information, alors la source ne fait qu’émettre de l’information, elle ne la transmet pas. Il faut donc distinguer émission et transmission. Un fait peut émettre différentes informations, une information peut être émise par des faits différents et une information peut être codée de différentes façons. Plus précisément, l’information au sens naturaliste a une dimension évènementielle. La physique actuelle est capable d’interpréter les variations de quantité d’information dans un système à partir de son évolution entropique. En effet, les supports de l’information en perdent et en gagnent relativement à des contraintes connues (dans une certaine mesure) et constantes. L’information peut enfin lier des évènements éloignés dans l’espace-temps car elle se conserve aussi longtemps que ses supports peuvent exprimer la relation d’indication.
Notre problème ici est de savoir si tout discours est portée par des supports physiques et/ou sensibles car dans la mesure où ce qu’on connait de notre univers physique et donc de nos capacités perceptives et conceptuelles est limité, il est possible qu’il existe des informations qui nous échappent. La question est : cette limite est-elle relative ou absolue ? Aussi, même si notre discours sur l’information s’y réduit pour le moment, cela ne veut pas dire qu’il est prisonnier de la conception actuelle des systèmes physiques. Tout l’enjeu de notre recherche est donc de savoir comment la création d’information actuelle est peut-être prisonnière de notre méthode de perception et de conception (lien corps/pensée). On pourra étudier comme l’information circulerait autrement qu’à travers la perception et la conception…
L’information est à l’œuvre dans le phénomène  de communication, c’est à dire l’acte de transmission consciente ou inconsciente d’information entre au moins une source émettrice et un destinataire récepteur. L’interaction diffère de la communication car les entités impliquées peuvent ressentir la présence d’autres entités sans en tirer d’informations. Pour que ma définition de la communication soit vraie, il faut admettre l’existence d’un champ que nous appellerons informationnel dans lequel coexistent des systèmes distincts les uns des autres mais entre lesquels de l’information peut circuler. Je ne souhaite pas faire référence au monde physique dans lequel nous vivons car rien ne nous oblige à penser à un champ physique (le champ informationnel est seulement en partie contenu dans le monde physique). Voici le modèle de Shannon décrivant le processus de communication :

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Le langage n’est pas la communication car on ne parle pas d’un processus d’interaction symbolique mais d’une capacité d’interaction symbolique (relative à un sujet). J’entends par capacité, du latin capere (contenir), les modifications qu’une structure peut produire ou subir à un instant donné sans perdre ses caractéristiques analytiques (substantielles, nécessaires à l’existence de la structure). Par exemple, un tonneau de 50 litres a la capacité de conserver entre 0 et 50 litres de liquide mais pas 100 litres car alors 50 litres sont perdus et le tonneau ne remplit pas adéquatement sa fonction existentielle à savoir conserver le volume d’eau nécessaire. Il y a des capacités innées et acquises. Le langage est à la fois inné (par exemple prédispositions physiques et cognitives dans le cas d’une langue parlée) et acquis (apprentissage des règles et des symboles linguistiques). Lorsqu’on parle de capacité innée, il est plus rigoureux d’employer le terme faculté. Le langage permet de manipuler de l’information dans le cadre d’une communication, mais est-ce une capacité nécessaire ou suffisante à un échange informationnel ? Autrement dit puis-je communiquer par la seule connaissance d’un langage (capacité suffisante) et/ou la communication devient-elle impossible sans langage (capacité nécessaire) ?
Dans la définition particulière du concept de communication que nous avons donnée, le langage (au sens large) est une capacité nécessaire car sans lui, il est impossible de créer ou de percevoir une information transmissible et compréhensible. Le langage est complémentaire de la communication. Là où il y a une communication, il y a un langage. Je dis information transmissible car pour permettre la communication, l’information linguistique doit pouvoir être portée par un support de transmission donné et je dis information compréhensible car un langage doit être compris, pour remplir sa fonction, par au moins un système émetteur et un système récepteur. Voilà pour la première question. La deuxième, à savoir est-ce que le langage est une capacité suffisante à la communication, est plus complexe et ma tentative de réponse ne tiendra pas en un seul paragraphe.
Je souhaite tout d’abord préciser la distinction entre information sensible, information symbolique-sensible et support d’information symbolique-sensible. Par information sensible, j’entends toute chose (physique ou métaphysique) perceptible par des sens (nos cinq sens ou d’autres). Par information symbolique-sensible, j’entends de l’information sensible dont la signification est fixée par convention culturelle. Enfin, par support d’information symbolique-sensible, j’entends toute chose sensible transmissible dont il est possible de modifier la forme (encre, son, geste, électricité…) pour en faire une information symbolique-sensible. L’information symbolique-sensible est donc une information sensible (le support) à laquelle on a donné une forme et une signification particulière (le symbole). L’information symbolique-sensible résulte par ailleurs nécessairement d’une association volitionnelle (émanant d’au moins une volonté) entre une information sensible (signifié) et une information symbolique-sensible (signifiant). J’espère que mon schéma ci-dessous illustrera ce mécanisme :

 

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On comprend avec ce schéma qu’il n’y a pas d’échange d’information symbolique-sensible sans perception préalable d’information sensible présente et passée. Et puisque l’expérience symbolique est ici conditionnée par l’expérience sensible, il est facile d’imaginer des situations où un système est capable de coder/décoder une information symbolique-sensible mais pas de la transmettre/recevoir. Par exemple, dans un concert de musique très bruyant, il peut être impossible de communiquer oralement car le message sonore-symbolique est dilué dans le brouhaha ambiant mais cela ne signifie pas que les systèmes considérés sont incapables de parler.
Pour conclure cette première partie, le langage est une capacité nécessaire à la communication mais pas suffisante car cette dernière implique une possibilité de transmission et de réception d’information symbolique-sensible dépendante d’un contexte sensible sur lequel le langage a une action limitée. Nous appellerons ainsi langage la capacité d’associer une information sensible à une information symbolique-sensible en vue de communiquer et communication le processus d’émission/réception de l’information symbolique-sensible (l’information symbolique-sensible est équivalente à l’information linguistique). Nous avons précisé le sens de notre définition initiale du langage car cette dernière ne distinguait pas langage et communication.

 

2. L’information et le langage

Notre seconde partie vise à approfondir les concepts de la première et à questionner la place du discours, de la perception et de la conception dans le champ informationnel.
Le discours se distingue du langage car il ne s’agit pas d’une capacité d’interaction symbolique mais d’un acte d’interaction symbolique. De plus, il se distingue de la communication car il porte uniquement sur une transmission unilatérale d’information, d’un émetteur vers un récepteur (là où la communication englobe aussi le dialogue). Le discours, du latin discursus (courir), doit tenir compte du récepteur, car il est destiné à quelqu’un ou quelque chose, mais il n’attend pas nécessairement de réponse. Il est donc l’acte de transmission unilatérale d’information. En ce sens, il ne doit pas être confondu avec l’acte de découverte de l’information (cf l’article sur l’heuristique).
La sensation est tout simplement le processus de réception d’information sensible ou symbolique-sensible par les sens. C’est donc l’instant de rencontre entre le système sensible et l’information. La perception est le traitement de la sensation par la conscience qui la contextualise en mobilisant la mémoire sensorielle et émotionnelle (nature, origine, finalité). Lorsqu’elle est spécifiante, c’est-à-dire riche de sens pour le sujet (l’aide à orienter son comportement), alors contrairement à la sensation, elle détermine les affordances (Gibson) d’un sujet, c’est-à-dire les comportements adaptés aux informations perçues. Il y a une distinction à faire entre perception et émotion. Je peux voir un homme se faire tuer et associer le mot tuer à cette perception visuelle sans y ajouter d’empathie et de souffrance. S’il n’y a pas de langage sans perception, il peut y avoir du langage sans émotion. La force mais également le danger d’un tel mode d’expression, c’est qu’il est neutre de toute morale et que ses conclusions peuvent donc être utilisées « pour le meilleur comme pour le pire ». La conception est la traduction linguistique de la perception. Autrement dit, il s’agit de la transformation des informations sensibles perçues en informations symboliques-sensibles et de leur mise en relation. Contrairement aux perceptions, elle ne détermine pas les affordances mais les évalue et les classe. Voici donc notre schéma mis à jour :

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La communication est-elle uniquement externe ? Lorsque nous pensons à l’aide de mots, nous effectuons des associations d’informations, voyageant de la conception à la mémoire. Il pourrait s’agir d’une forme de communication. Cependant, pour que ça soit vraiment le cas, il faut que quelque chose émette de l’information linguistique et qu’autre chose la reçoive. Je ne souhaite pas mobiliser ici les neurosciences aussi vais-je rester à un niveau général et hypothétique en utilisant les termes généraux de système, de langage, de mémoire et de sensibilité : 1. Les sens du système perçoivent une information, 2. La partie du système douée de langage associe l’information sensible à une information symbolique-sensible, 3. Cette information symbolique-sensible évoque une perception passée issue de la mémoire, 4. Les sens du système perçoivent l’information sensible associée et la communiquent à la partie du système douée de langage… le processus fonctionne désormais en boucle fermée et aussi longtemps qu’il y aura des perceptions en mémoire, le système sera capable de dialoguer avec lui-même ! Si l’on ajoute l’imagination, c’est-à-dire la capacité de créer des associations de perceptions qui n’existent pas en réalité (un dragon ou un cheval ailé), alors le dialogue intérieur semble infini. La communication interne peut s’affranchir de certaines contraintes de la communication externe. En communication interne, l’émetteur et le récepteur semblent se confondre mais grâce à la distinction partie mémorielle/partie linguistique d’un système donné, cette confusion n’est qu’apparente.
La pensée est un processus plus général qui intègre la conception mais la dépasse. En effet, contrairement à la conception (dans notre définition), elle peut se passer de mots. Dans ce cas, une perception sensible est immédiatement associée à une autre sans que le langage soit nécessaire. Lorsqu’on raconte une expérience de pensée non conceptuelle, on dit souvent « et soudain j’ai pensée à ».  Après coup, il est possible de comprendre la raison de cette association, mais sur le moment elle est automatique. On constate encore une fois que sans perception d’information et sans mémoire, l’esprit ne peut rien concevoir. Je tiens cependant à rappeler que les informations et les sens dont il est question ici ne sont pas nécessairement physiques et la « conscience » n’est donc pas nécessairement prisonnière des limites que nous connaissons. La définition de la conscience et notamment de sa relation avec le monde physique sera abordée plus tard.
Bien souvent depuis le début de cet article, j’ai choisi une définition du langage proche de celle de l’outil. La particularité d’un outil, du latin uti (utiliser), c’est qu’il est créé en vue de remplir une fonction particulière. En ce sens, il semble absurde d’appeler outil un objet sans fonction identifiée. Mais peut-on dire du langage qu’il a une fonction identifiée ? La réponse ne va pas de soit, et il serait ambitieux et imprudent d’être catégorique car il existe une multitude de langages. Ont-ils tous la même fonction ? Selon notre première définition du langage, la communication est sa fonction principale. D’abord, nous avons vu que le langage n’est pas une capacité suffisante à la communication car cette dernière est dépendante de facteurs externes sur lesquels le langage n’a aucun pouvoir (bruit dans un concert de musique). Cependant, dans la suite de notre étude, nous avons fait la distinction entre la communication externe et la communication interne où la communication interne serait un dialogue entre un émetteur (la partie linguistique d’un système) et un récepteur (la partie sensorielle et mémorielle d’un système) tous deux internes au système doué de langage. Donc si le langage a pour fonction la communication, il faut considérer la communication interne et externe.
Le langage a donc pour fonction la communication, mais jusqu’à présent nous n’avons considéré que Etrangement, toutes les pensées linguistiques internes utilisent généralement des symboles propres à la communication externe (cf La raison graphique de Jack Goody ou l’hypothèse Sapir-Whorf). Autrement dit, on réduit le dialogue intérieur aux limites physiques de la communication externe. Est-il possible d’inventer un nouveau langage qui soit pensé d’abord pour le dialogue intérieur ? Quelle forme prendrait-il ? Si la communication interne n’est pas libre de toute contrainte physique, elle l’est probablement plus que la communication externe. Aussi, il est peut-être plus facile de trouver un passage vers d’autres possibles en nous qu’à l’extérieur de nous.
Mais n’est-il pas dangereux de réduire ainsi le langage à la communication (phénomène de réduction fonctionnelle) ? Cela fait échos à l’idée que « celui ayant un marteau voit des clous partout » (et ne pense pas que le marteau peut planter autre chose que des clous). Il ne voit rien d’autre que des clous à cause du marteau. Si le langage, comme le marteau, sont incapables de résoudre certains problèmes, c’est probablement parce que nous les réduisons à une fonction arbitrairement définie. Dans le cas du langage, la réduction est d’en faire un simple moyen de communication physique et externe. Et dans la mesure où l’outil est construit en vue de remplir une fonction particulière, certaines fonctions sont volontairement écartées. Une balle de tennis n’est par exemple pas conçue pour planter des clous ou jouer au ping-pong.
Dans la plupart des cas, cette réduction à la fonction ne pose aucun souci mais parfois, elle peut limiter la créativité et la capacité de résolution de problèmes. A quoi bon, par exemple, chercher à résoudre un problème avec l’outil qui est à l’origine du problème ? Cette idée fait la part belle au progrès et à l’innovation, qui permettraient de résoudre des problèmes substantiels (nous parlerons de ces problèmes dans l’article consacré à la logique). Il faut cependant se méfier de l’innovation en général car lorsqu’on tente d’élargir ou de réduire la fonction d’un outil, il faut tenir compte de l’effet de capacité : gagner ou perdre une nouvelle capacité, c’est nécessairement gagner ou perdre une capacité ancienne.
En effet, attribuer une fonction à un outil implique nécessairement de privilégier certaines fonctions et d’en rejeter d’autres. Tout processus de création est en fait en processus de définition qui limite, parce qu’il caractérise, le pouvoir de l’objet créé. Par exemple, dire que le langage sert à communiquer, c’est limiter son usage à la communication sinon il ne s’agit plus de langage au sens où on l’a définit. Cependant, c’est aussi la définition qui permet à notre conscience de sélectionner certaines choses et donc de les utiliser. Sans définition, nous serions incapables d’utiliser des outils car le concept même d’outil sera inexistant. L’intérêt de la démarche philosophique que nous avons est justement de questionner les limites de ce que nous pouvons sans les ignorer et de parvenir, peut-être, à en faire des frontières, c’est  dire des espaces entre des mondes où il est possible de se rendre et desquels on peut revenir.

Conclusion

Jack Goody, dans son livre La raison graphique (1979) développe l’idée selon laquelle notre mode de pensée se serait métamorphosé avec l’apparition de l’écriture en Mésopotamie (-3000). A partir de cette époque, nous nous serions mis à penser comme nous écrivons. Il y aurait donc une relativité de la pensée à la langue que nous parlons et/ou écrivons (hypothèse Sapir-Whorf). Emile Beveniste, linguiste français, s’appuie sur cette idée pour contredire l’universalité des Catégories d’Aristote qui présente dans cet ouvrage 10 concepts qui seraient au fondement de toute pensée : « la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l’action, la passion ». Pour Beveniste, la pensée qui est ici défini est relative à la langue grecque ou aux langues issues du grec. Il déclare ainsi dans un article intitulé Catégories de pensée et catégories de langue7, « pour autant que les catégories d’Aristote sont reconnues valables pour la pensée, elles se révèlent comme la transposition des catégories de langue. C’est ce qu’on peut dire qui délimite et organise ce qu’on peut penser. La langue fournit la configuration fondamentale des propriétés reconnues par l’esprit aux choses. Cette table des prédicats nous renseigne donc sur la structure des classes d’une langue particulière. Il s’ensuit que ce qu’Aristote nous donne pour un tableau de conditions générales et permanentes n’est que la projection conceptuelle d’un état linguistique donné ».
La question clé est donc : comment passer du langage relatif aux perceptions physiques de ce monde au langage d’au-delà les perceptions physiques ? Pourra-t-on toujours parler de langage et de communication ? La suite au prochain épisode ! Merci de votre lecture et à très vite 🙂

  1. Quéré Louis, Au juste, qu’est-ce que l’information ?, Réseaux n°100, p. 331-357, 2000 http://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_2000_num_18_100_2227
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27information
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypoth%C3%A8se_de_Sapir-Whorf
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/James_J._Gibson
  1. https://en.wikipedia.org/wiki/Fred_Dretske
  1. http://www.persee.fr/doc/hel_0750-8069_1983_num_5_2_1168
  1. Benveniste Emile, « Catégories de pensée et catégories de langue », Les Études philosophiques, n° 4 (oct.-déc. 1958). Repris dans Problèmes de linguistique générale 1, Paris, Gallimard, Collection « Tel », 1966, p. 63-74.
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