Génération Z

Dans son ouvrage L’impuissance de la puissance, Bertrand Badie, spécialiste français des relations internationales, démontre que le modèle d’Etat-nation dans lequel les sociétés modernes évoluent peine à répondre aux enjeux du XXIème siècle, voyant son pouvoir se réduire à mesure que ses acteurs, collectifs et individuels, s’engagent dans la mondialisation galopante. Il est facile de juger l’évolution des sociétés modernes. Certains diront qu’il s’agit d’un miracle de civilisation, d’autres d’un suicide collectif ou d’autres encore, plus sages, d’un phénomène complexe comportant du bon comme du mauvais. Je souhaite peindre, dans ce premier article du blog Par-delà le connu, un tableau très général du monde dans lequel ma génération, appelée par certains « Z« , grandit. Dans un deuxième temps, je vais resserrer la focale, passant du général au particulier, pour parler de toi, moi, de l’acteur de demain. Nous verrons dans quelle mesure l’acteur individuel façonne ou est façonné par le cadre socio-culturel dans lequel il évolue.

  • Le Savoir est partout…

Selon une étude de l’université de San Diego en Californie (How much information, 2009), la consommation d’information aux Etats-Unis a augmenté de 350% entre 1980 et 2008. Les chercheurs parlent d’une forme d’addiction et dans cette course à la nouvelle, le savoir essentiel ne doit pas être confondu avec l’information superflue.

Qu’on soutienne ou qu’on critique ce mouvement, on oberve que jamais les hommes n’avaient accumulé et rendu disponible autant de connaissances sur le monde. L’encyclopédie en ligne Wikipédia compte par exemple plus de 17 millions d’articles en 270 langues différentes1. Cela représenterait plus de 7000 livres dont 2000 furent d’ailleurs imprimés dans le cadre du projet un peu fou de l’artiste Mandiberg.

Figure 1 – Exposition à New York des articles Wikipédia imprimés et reliés par l’artiste Mandiberg.

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On pourrait se demander ce que nous raconte tout ce savoir librement accessible avec une connexion internet ? Probablement rien de normatif, de simple ou de figé. Dans le monde de la connaissance, objectivité est souvent synonyme de diversité et de complexité. Avec la mondialisation, nous sommes plongés dans une immense diversité de cultures, d’histoires, de langues et de désirs. Il semble en fait que la nature des supports et sources de connaissance modernes, c’est d’être inexistante pour celui qui cherche une définition unique.

La philosophie a contribué depuis ses origines à l’émergence du relativisme et de la déconstruction des croyances universelles. Au cours du XXème siècle, dans la foulée des attrocitées commises pendant les deux guerre mondiales, de nombreux penseurs comprennent qu’il n’existe pas de valeurs, principes ou véritées qui n’aient pas été bafoués par la marche de l’Histoire. Nietzsche nous dit ainsi dans La Volonté de puissance « Il n’y a pas de fait, il n’y a que des interprétations ». Cette célèbre formule condamne d’une certaine manière les idéologies totalisantes et consacre le libéralisme politique et économique des Lumières qui se fonde précisément sur l’idée que chacun, lié par un contrat social, doit vivre libre des interprétations arbitraires du pouvoir, reléguant les croyances à la sphère privée pour instituer « l’espace public » dans lequel seule la raison (scientifique, juridique) impose sa loi. C’est le passage d’un système normatif, où le pouvoir jouissait d’une légitimité principalement traditionnelle (monarchie, transmission héréditaire), à un système mécaniste, où l’autorité est devenue rationnelle légale (bureaucratie, justice, constitution démocratique), pour reprendre les concepts de Max Weber. Autrement dit, on définit les règles de la vie sociale et non plus sa finalité, relative à chaque individu.

  • … Pour le meilleur et pour le pire

Cette victoire du libéralisme est cependant à nuancer. Notre système économique par exemple, fondé sur la poursuite d’intérêts personnels dans le processus d’accumulation de richesses, est-il libre de toute interprétation relative des besoins de l’homme ? Notre espèce a plus de 200 000 ans. Pendant des milliers de millénaires, nos ancêtres furent nomades avant de se sédentariser il y a 8000 ans environ, marquant le passage du paléolithique au néolithique. Si cette transition nous rapproche des modèles de sociétés actuelles, elle ne les explique pas pour autant. Effectivement, la loi d’airain du système contemporain – une quête infinie de croissance matérielle – a, comme le montre le figure 2, moins de trois siècles. Qu’elle est donc sa légitimité ?

Figure 2 – Croissance économique et démographique entre le premier et le deuxième millénaire de notre ère.

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C’est le penseur britannique Adam Smith qui, faisant la synthèse d’un certain nombre d’idées philosophiques, théorise dans la Richesse des Nations (1776) le libéralisme économique et politique à l’origine de cette croissance2. Ca serait mal connaître la pensée de cet auteur que de la réduire à une théorie capitaliste égoïste et aveuglée par le désir de richesse. Ainsi, dans sa Théories des sentiments moraux (1759), Smith évoque clairement l’importance pour l’individu de cultiver sa « sympathie », autrement dit d’agir dans l’intérêt commun pour être aimé des siens. Cependant, il ne s’agit là que d’une route possible pour « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain » qui sont selon Smith  « les grands objets de l’ambition et de l’émulation »Si l’on admet qu’il s’agit là d’une juste conception des motivations humaines à agir, alors, selon Smith :

« Deux routes différentes nous sont présentées, qui mènent également à cet objet tant désiré : l’une par l’étude de la sagesse et la pratique de la vertu, l’autre par l’acquisition de la richesse et de la grandeur ».

Ainsi, la sympathique étude de la sagesse est en concurrence avec le désir de richese et de grandeur. En faisant de la quête d’enrichissement individuel le fondement de sa théorie économique, Adam Smith semble avoir choisi la deuxième route et le monde a suivi, pour le meilleur et pour le pire.

La chute de l’URSS en 1991 laisse l’idéologie libérale puis néolibérale s’étendre dans le monde entier. Depuis 1820, les revenus ont été multiplié par 20 en Europe. Cependant, comme en témoigne Thomas Piketty, les inégalités économiques ne cessent d’augmenter, amenant l’ONG Oxfam à constater qu’en 2016, le patrimoine cumulé des 1% les plus riches dépassera celui des 99% restants3. Parallèlement, ceux qui profitent le plus de l’économie de marché menacent les équilibres écologiques par une consommation sans cesse croissante de ressources naturelles limitées. La décennie 2010-2020 est ainsi appelée par certains4 la « decade zero », autrement dit le dernier intervalle pendant lequel il est encore possible d’agir pour éviter des bouleversements climatiques irréversibles.

Face à ces enjeux, il ne semble pas absurde d’interroger le bien fondé du système économique et politique dont nous avons hérité. Dans quelle mesure serons-nous en mesure de garantir la paix internationale si le système économique mondialisé vient à s’écrouler ? Si les monnaies se dévaluent ? Si les centres commerciaux se vident ? S’il n’y a plus d’essence pour faire tourner les moteurs ? Sommes-nous à l’abri d’un tel scénario ? Quoi faire individuellement face à de tels phénomènes ? Collectivement ? Voici les questions angoissantes qui se bousculent dans ma tête avant que n’arrive la plus importante : suis-je en mesure d’y répondre ?

  • Il n’obéit qu’à moi

A un niveau aussi général, rien ne peut-être affirmé avec certitude. Rien, ou presque. Il y a effectivement une chose incontestable : à l’origine de toute action humaine – acte de consommation, production artistique ou industrielle, décision politique ou d’investissement – il y a un individu avec deux bras, deux jambes, une tête et, pour les spiritualistes, une « âme ». Comprendre comment les individus font leurs choix, selon quels facteurs (internes, externes) et dans quels objectifs permettrait, par extension, de mieux comprendre le système social dans lequel ils s’insèrent. Pourquoi un consommateur achète finalement le pull à 30€, de mauvaise qualité et fabriqué au Bangladesh dans des conditions inhumaines plutôt que celui à 80€, fabriqué en Italie par un couturier respectueux des matières et des travailleurs ? Pourquoi aime-t-on regarder Game of Thrones plutôt que l’élection des Miss France ou un film de Tarkovski ? Quels sont les déterminants des décisions et engagements politiques, de la soumission de certains individus face à d’autres ?

Afin de mieux comprendre ces phénomènes, les sciences cognitives et la psychologie multiplient les expériences. Certaines sont devenues célèbres comme le chien de Pavlov (1890), emblème du behaviorisme américain. Plus récemment, le jeu du dictateur (1994) a éclairé les chercheurs sur la propension des individus à faire preuve de générosité. Une autre étude a fortement marqué la culture populaire, il s’agit de l’expérience de Milgram, réalisée entre  1960 et 1963. La figure 3 résume son protocole et ses effrayants résultats.

3Figure 3 – L’expérimentateur (E) amène le sujet (S) à infliger des chocs électriques à un autre participant, l’apprenant (A), qui est en fait un acteur. La majorité des participants continuent à infliger les prétendus chocs jusqu’au maximum prévu (450 V) en dépit des plaintes de l’acteur.

Une amie m’a un jour confié, alors que je lui parlais de mon intérêt pour ces approches scientifiques du fonctionnement humain, qu’elle ne tenait pas à en savoir plus sur ce sujet par peur de perdre sa liberté d’agir et de penser en découvrant les mécanismes causaux qui sont à l’origine de ses choix… Ce type de réaction n’est pas nouveau si l’on se remémore par exemple l’opposition historique entre Galilée et l’Eglise au sujet de l’héliocentrisme (XVIème siècle). Ces théories dérangent notamment parce qu’elles ramènent à quelque chose de purement rationnel des décisions fortement liées à l’émotionnel. Or les émotions sont, en toute logique, difficiles à décrire rationnellement. Il est facile de dire « je me sens joyeux », mais moins de mesurer scientifiquement ce sentiment de joie. Beaucoup critiquent ainsi le réductionnisme des expériences de laboratoire et d’une manière plus générale l’hégémonie de la science dans notre société. Le désenchantement que provoque pour beaucoup les découvertes scientifiques n’est pas facile à accepter. Lorsqu’il produit un refus d’apprendre et d’explorer, il est dommagable mais quand il produit une opposition, ce désenchantement devient très utile au progrès de la connaissance car il oblige les chercheurs à approfondir leurs théories. Bien souvent, et Descartes l’a dit il y a longtemps, c’est le scepticisme face à la connaissance qui permet à cette dernière de progresser et puisque nous sommes dans une logique de progrès perpétuel, aucune connaissance ne peut être parfaite ou absolue.

Quoi qu’il en soit, la science n’est qu’un discours sur le monde et comme tout discours, elle s’exprime dans un langage (mathématiques, verbale…) particulier5. La question essentielle à se poser est : Le langage utilisé par la science, issu de l’esprit humain, est-il suffisament universel pour décrire la réalité pure ou bien détermine-t-il, par sa structure limitée, notre connaissance du monde ? Comment savoir par exemple si les nombres décrivent objectivement le « tout » ou s’ils le réduisent et le déforment pour qu’il rentre en équation ? Ces réflexions se rattachent à la philosophie de la connaissance ou l’épistémologie. Dès lors qu’on comprend que toute forme de communication, tout discours, procède d’une médiation fondée sur un langage, un support de transmission, un émetteur et un récepteur, on peut étudier la nature de cette communication, constater ses forces mais aussi ses limites. Le choix d’Adam Smith de faire du désir de richesse et de grandeur la caractéristique principale de l’être humain moderne, tout comme celui de Hobbes de qualifier les individus de violents par nature, sont seulement et jsuqu’à preuve du contraire, des choix fondés sur une argumentation dont les fondements empiriques peuvent être contestés ! D’ailleurs, il le furent.

La question du langage sera le sujet d’un prochain article. Pour le moment, les problématiques sociales, économiques, politiques et écologiques que j’ai abordé très rapidement dans la première partie de cet article m’ont permis de dériver peu à peu vers une approche plus individuelle. Finalement, lorsqu’on essaye de comprendre la marche de l’Histoire et des sociétés, on constate que chaque acteur obéit à des mécanismes déterminés par son expérience, sa culture et son évolution biologique… Ainsi, la société est en nous autant que nous sommes dans la société. Tout changement est donc d’abord individuel mais cela ne signifie pas qu’il est librement initié. Pourtant, l’individu semble accorder une grande importance à son libre arbitre et son autonomie. Au XXIème siècle, se distinguer pour affirmer son indépendance n’a jamais été autant valorisé. Mais si ces valeurs permettent une plus grande tolérance de la diversité, elles ont tendance à « enfermer l’individu tout entier dans la solitude de son propre cœur » (Tocqueville) et donc à menacer le bon déroulement de la vie sociale entre les groupes.

Devant cette impasse entre besoin d’unité d’une part et besoin de diversité d’autre part, je compte étudier les interactions du corps et des émotions avec la pensée de manière à identifier, par-delà les expériences et les cultures, des caractères substantiellement communs à tous les individus. Substantiellement signifie que ces caractères peuvent diverger dans leur forme. Mon hypothèse est donc que nous procédons tous d’une même essence, mais que ses manifestations sont multiples. Concrètement, l’autre chercherait donc la même chose que moi mais n’emploirait simplement pas la même méthode. L’enjeu serait de trouver un outil capable d’unir les individus autour de projets communs tout en préservant leurs identitées. Le langage du corps me semble être une bonne piste de départ. Nous allons découvrir, grâce aux sagesses asiatiques, comment l’écouter, le comprendre et l’interpréter.

« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change » Henri Laborit.

  1. http://www.neoweb.fr/mag/rework/showcases/wikipedia-10-chiffres-cles-pour-son-10eme-anniversaire
  2. http://www.laviedesidees.fr/Aux-sources-de-la-main-invisible.html
  3. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150119.OBS0214/les-chiffres-vertigineux-qui-prouvent-que-les-inegalites-se-creusent.html
  4. http://www.theguardian.com/environment/2015/mar/08/how-will-everything-change-under-climate-change
  5. Drive : Critique de l’autorité scientifique et Introduction à l’épistémologie

 

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0. Il était une fois…

Je suis au tout début de ma recherche et avant même de commencer à discourir sur la pensée et toutes ces choses là, je souhaite peindre un tableau d’ensemble.

arbre

Tout d’abord, mon projet a fait appel à l’aide de nombreuses personnes que ça soit les membres de l’administration de SciencesPo, les référents pédagogiques, mes kissbankers, mes sponsors profesionnels, mes supporters de la première heure… Je les remercie du fond du cœur et les invite à suivre ce blog et à le commenter ! Consultez, si ce n’est pas déjà fait, la rubrique « A propos » de ce blog pour prendre connaissance de la nature de mon travail.

Pourquoi toutes ces personnes m’ont apporté leur aide ? Intérêt pour le sujet de ma recherche, plaisir à supporter des projets de jeunes, confiance en mes capacités à innover, souci d’aider un proche à réaliser son rêve, contrainte professionnelle, sociale ou familiale, pot de vin, torture, un peu de tout à la fois… Les raisons sont multiples mais quoi qu’il en soit, je suis aujourd’hui soutenu et de ce soutien naît une énergie qu’il est de mon devoir de dépenser avec intelligence. Il en va de la confiance que beaucoup ont placé dans ce projet, de la validation de mon année d’étude (60 crédits ECTS !) et enfin de mon plaisir d’offrir aux autres les fruits de mon travail.

Par ailleurs, je vais travailler en terra incognita et mes prévisions sur ce que je vais vivre et ressentir sont très incertaines ! Je me dois d’être capable d’avancer dans mes recherches tout en restant ouvert et neutre face aux univers que je vais découvrir. Cela pose des enjeux méthodologiques de taille car par exemple comment rendre compte, dans un cadre de rationalité occidentale, de découvertes effectuées dans un cadre de rationalité orientale ?

Mon sujet de recherche, à savoir l’engagement du corps dans la pensée, me donne la chance et la responsabilité d’évoluer dans un champ de connaissance ambitieux où il est facile de passer du discours scientifique à un prêche illuminé. Ce champ est compliqué à appréhender dans la mesure où ses objets (l’esprit, le corps, l’émotion, la raison…) n’ont pas de définition universelle et encore moins de cadres théoriques généraux permettant de résumer leurs interactions. Ainsi, on se trouve souvent à la frontière des connaissances scientifiques actuelles, dans un subjectivisme intense. Cela implique donc plus encore qu’ailleurs un effort de compréhension et de définition des idées abordées.

Enfin, je suis jeune et n’ai jamais ni vécu un voyage de cette dimension, ni conduit une recherche de cette ampleur. Parfois, le doute me nargue du haut de ses monts brûmeux, voulant me faire croire que je ne serai pas de taille à réussir. Pourtant, plus les jours passent et plus je sens monter en moi la certitude que je suis sur la bonne voie, ce mystérieux dao, tel que les sages chinois le nommèrent autrefois.

Les articles de ce blog seront de trois types :

  1. Panoramas généraux de la pensée contemporaine qui m’aident à organiser mes idées et les vôtres, ainsi qu’à soulever des questions pour ma recherche tout en vous permettant d’avoir une vision d’ensemble des problèmes abordés
  2. Développements centrés sur des notions fondamentales comme le langage, l’information, le relativisme, le corps, la raison…
  3. Résultats des réflexions et expériences inédites menées dans le cadre de ma recherche
  4. Journaux de bord mis à jour régulièrement et divisés par mois

Je vous invite à commenter les articles et à me faire part de vos objections, incompréhensions ou questions. Cet espace doit être un lieu de réflexion collective qui permettra de garantir la rigueur et la pertinence de nos recherches !